Le Monde exclusivement payant : fin d'un rêve ou erreur stratégique ?

Guillaume Champeau - publié le Jeudi 25 Mars 2010 à 13h12 - posté dans Société 2.0

A partir du 29 mars, seuls les abonnés aux formules payantes du Monde pourront lire les articles du quotidien. Le journal met fin de cette manière au "rêve de la gratuité" de l'information sur Internet, mais creuse peut-être aussi sa propre tombe par une erreur de stratégie à long terme.

Mise à jour : Philippe Jannet, directeur du Monde.fr, nous explique pourquoi selon lui la version gratuite du site sera en fait plus riche qu'auparavant.

On le voyait venir depuis longtemps. En fait depuis l'appel du puissant Rupert Murdoch, qui a signalé l'an dernier à tous les grands journaux qu'il était temps de mettre fin à la gratuité de l'information sur Internet. Le Monde a ainsi annoncé qu'à partir du 29 mars, "et de façon progressive", tous les articles du quotidien ne seront plus accessibles gratuitement sur le site du journal, mais réservés aux seuls abonnés. Les offres iront de 6 euros par mois pour la lecture sur Internet uniquement à 29,90 euros par mois pour une offre dite "quadriple play" qui permettra l'accès au Monde sur le site internet, sur iPhone et l'iPad, ainsi que l'envoi de la bonne vieille version imprimée sur du papier recyclé. "A partir du 29 mars, et de façon progressive, les articles du quotidien ne seront plus accessibles gratuitement sur le site, mais dans la zone abonnés. La zone en accès libre sera enrichie d'une vingtaine de contributions de la rédaction du Monde, produites spécialement pour Lemonde.fr", explique le journal. Le fil des dépêches d'agence et les contenus déjà produits spécialement pour le site devraient rester librement accessibles, mais pas les articles publiés dans le journal papier, qui restent une part très importante de l'ensemble.

Confrontés à la chute du marché publicitaire, les journaux papiers se replient donc de plus en plus vers leurs stratégies d'antan en réservant la lecture de leurs articles aux seules paires d'yeux dont le propriétaire a payé la dîme. C'est la fin d'une époque commencée au milieu des années 1990, qui a vu les journaux mettre leurs articles en ligne à disposition de tous, avec plus ou moins de liberté. Le Monde, qui avait déjà expérimenté depuis de nombreuses années des formules d'abonnement donnant quelques privilèges (comme la création de blogs, l'accès aux archives ou à des infographies intéractives), devient le premier journal généraliste en France à fermer totalement la porte aux lecteurs occasionnels.

Financièrement, la décision est compréhensible. Le journalisme coûte extrêmement cher, notamment par l'effet d'une convention collective qui impose des seuils de rémunération déconnectés des réalités économiques de l'information en ligne gratuite. La publicité ne peut pas suffir à rémunérer les armées de journalistes qualifiés qu'un journal de référence exige. Et n'ayons pas peur de dire que c'est en partie la faute aux journalistes eux-mêmes, notamment lorsqu'ils exigent une rémunération complémentaire parce que leurs articles paraissent à la fois sur le papier et sur l'écran. Comme la musique, le journalisme subit lui-aussi une révolution industrielle, sans doute plus violente encore, qui oblige à une profonde remise en question du modèle économique, à tous niveaux.

En attendant, l'abonnement payant obligatoire va injecter rapidement beaucoup d'argent dans les caisses du Monde, qui en manque cruellement. Il va s'agir pour le journal d'une formidable bulle d'air. Le Financial Times, qui a montré la voie aux Etats-Unis, a convaincu plus de 125.000 internautes de s'abonner, alors qu'il n'autorise la lecture que de cinq articles par mois à ceux qui ne payent aucun abonnement. Le Monde n'en aura pas autant, mais sa perte d'audience sera sans doute plus que compensée par les paiements des abonnés. A court terme, Le Monde se sauve.

Mais sur le long terme, la stratégie sera-t-elle payante ?

Sans être affirmatifs, nous en doutons. Les jeunes internautes ont pris depuis quinze ans l'habitude de consulter gratuitement sur Internet tous les journaux. Non pas un seul journal, mais tous les journaux. On ne s'assoie plus le matin avec sa tasse à café dans une main et son quotidien dans l'autre. Aujourd'hui, les internautes consultent indifféremment Le Monde, Libération, Le Figaro, Presse Océan, Le Temps, Les Echos... pour eux, payer pour accéder à l'information est déjà une chose difficilement concevable. Mais en plus, payer pour ne lire qu'un seul et même journal, est totalement inimaginable. Ne parlons même pas de l'idée de s'abonner à plusieurs journaux, économiquement irréaliste. A cet égard, la proposition mutualiste de Libération était d'ailleurs plus pertinente.

Dans un premier temps, Le Monde devrait donc convaincre essentiellement ceux qui n'ont pas pris ces habitudes de lectures gratuites et aux sources multiples. Mais demain ? Le Monde qui ferme ses portes aux jeunes lecteurs d'aujourd'hui et de demain, leur dit d'aller lire ailleurs les informations qu'ils retrouveront nécessairement sur d'autres journaux. Ceux qui sont prêts à se serrer la ceinture pour garder leurs portes ouvertes seront, en terme d'audience, les grands gagnants de demain.

Ils le seront d'autant plus que l'information n'est plus uniquement la lecture. C'est aussi le partage. Or qui ira partager sur Facebook et Twitter les articles que seuls les abonnés à la formule payante iront lire ? Qui, surtout, ira "retweeter" une information qu'il n'a pas pu lire ?

Beaucoup d'internautes auront, dès qu'ils verront un article du Monde qu'ils ne peuvent pas lire sans payer, le réflexe de chercher un article sur le même thème dans un autre journal gratuit. Google News, entre autres outils, les y aidera.

En remontant à la surface pour s'offrir une bulle d'air, Le Monde risque paradoxalement l'asphyxie. Et l'on craint que pour s'en sauver, comme a déjà commencé à le proposer Rupert Murdoch, les journaux ne s'associent dans un lobbyisme d'une ampleur inégalée pour protéger l'exclusivité de leurs scoops. Ils demanderont que le droit d'auteur ne protège plus seulement la matérialisation de l'information, mais l'information elle-même.

Publié par Guillaume Champeau, le 25 Mars 2010 à 13h12
 
 
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Commentaires à propos de «Le Monde exclusivement payant : fin d'un rêve ou erreur stratégique ?»
 

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Et bien je cesserai de lire Le Monde, à regret. Ce n'est pas comme si on ne pouvait pas trouver l'information en abondance sur Internet sans avoir à payer...
Bonne analyse, j'en arrive à la même conclusion.

Un bémol cependant : pour avoir vu de près la façon dont marchant certains journaux, le problème principal n'est pas les journalistes, ce sont les actionnaires et les patrons.

C'est toujours plus facile de gagner plus d'argent lors d'une bonne période, mais bien plus difficile de se serrer la ceinture. Or les actionnaires ne voient pas leurs dividendes baisser, et les patrons leurs salaires diminuer dans ces périodes là. C'est un problème courant dans les grosses boîtes de journalisme, les abus et le gaspillage y sont très nombreux.

Ajouté au fait que les rédac chefs sont tous tenus par les couilles, au final les véritables scandales n'éclatent pas (et pourtant il y en aurait pour des litres de pus d'abcès à crever dans notre république bananière corrompue jusqu'au trognon).

Regardez le nombre de scoops que le canard a sorti par rapport au Monde... Ils ont de très bon analystes au monde, mais question investigation, ils sont nuls.

L'analyse de Kad est pertinente, les gens iront chercher ailleurs, voir aux sources (assemblée nationale, AFP, etc.)...
6 euros pour lire des dépêches AFP, Reuters ou AP ?
Et ainsi disparut Le Monde...
30 € par mois ? Il font payer chaque canaux de distribution alors que l'iPhone et l'iPad c'est du web.
Je reste abonné à mes journaux actuels, l'abonnement est moins cher et propose une partie de leurs articles gratuitement.
Et pour ceux qui ont deja l'appli sur Iphone il se passe quoi ?
Bientôt plus que deux sources d'informations libres : Numerama et rue89. Elle est pas belle la révolution numérique ?
C'est les articles publiés dans le journal qui ne seront plus accessibles gratuitement : "Le Monde.fr continue de proposer, en accès libre, le suivi en continu de toute l'actualité nationale et internationale."
Ca fait déjà quelques temps que je ne vais pas voir les articles du monde qui sont devenus insipide et de piètre qualité.

Donc, payer pour accéder à leur journal, non merci
Athomic, le 25/03/2010 - 13:54
Bientôt plus que deux sources d'informations libres : Numerama et rue89. Elle est pas belle la révolution numérique ?
rofl! Rue89 ! T'aurais pu trouver mieux ! Pourquoi pas Le Post tant qu'on y est ? xD

Effectivement, ça ressemble à une grave erreur stratégique, d'autant plus qu'ils avaient des partenariats, avec Yahoo! notamment, qui leur offrait une visibilité sur le web francophone.
Là, ils s'enferment dans leur coin et vont voir leurs recettes baisser en même temps que le nombre de visites.
Je ne suis pas certain que les recettes provenant des abonnements soient équivalentes à celles générées par la pub jusqu'à maintenant...
bon article. Les dirigeants n'arrivent pas à se foutre dans le crâne que le net a bouleversé la vie des gens. Fini le temps où chaque personne lisait SON journal... Aujourd'hui, on va chercher l'info, on la recoupe, on la partage, on la commente. Payer une abonnement à ce prix pour chaque source d'info est impossible. Donc ce sera sans moi. Au pire, je lirai les infos de l'étranger !
Encore un journal qui se tire une rafale dans le pied... La seule chose qui peut justifier aujourd'hui un abonnement payant, c'est une réelle plus-value en terme de contenu par rapport aux autres. La qualité plutôt que la quantité. Tant que les journaux n'auront pas compris ça, ils peuvent faire ce qu'ils veulent, ils iront dans le mur. Le Monde y compris.
Il n'y a pas si longtemps Liberation bloquait la majorité de ses articles aux non abonné, et bien je passait tout simplement mon chemin. Pour Le Monde, ce sera pareille ! C'est tout le problème de ceux qui vive sur du dématérialisable.

ColdFire
Les "jeunes" se foutent pas mal du Monde, de Libé, des Echos (arf !) ou du Temps. Ils créent eux leur info sans se référer à la "Presse de réfe(ve?)rence"...A force de dire la même chose à la radio, à la télé, dans les journaux (1/3 de sport, 1/3 de météo, 1/3 du reste), les décisionnaires de cette profession ont eux même creusé leur tombe...Rappelez vous de Bourdieu...Vous étiez averti !
Menryck, le 25/03/2010 - 13:55
C'est les articles publiés dans le journal qui ne seront plus accessibles gratuitement : "Le Monde.fr continue de proposer, en accès libre, le suivi en continu de toute l'actualité nationale et internationale."
J'ai mis à jour si c'était pas clair, en ajoutant ce passage : "A partir du 29 mars, et de façon progressive, les articles du quotidien ne seront plus accessibles gratuitement sur le site, mais dans la zone abonnés. La zone en accès libre sera enrichie d'une vingtaine de contributions de la rédaction du Monde, produites spécialement pour Lemonde.fr", explique le journal. Le fil des dépêches d'agence et les contenus déjà produits spécialement pour le site devraient rester librement accessibles, mais pas les articles publiés dans le journal papier, qui restent une part très importante de l'ensemble.
Les "jeunes" se foutent pas mal du Monde, de Libé, des Echos (arf !) ou du Temps. Ils créent eux leur info sans se référer à la "Presse de réfe(ve?)rence"...A force de dire la même chose à la radio, à la télé, dans les journaux (1/3 de sport, 1/3 de météo, 1/3 du reste), les décisionnaires de cette profession ont eux même creusé leur tombe...Rappelez vous de Bourdieu...Vous étiez averti !

effectivement, bientôt on ira chercher l'info ou les infos directement à la source : facebook twitter youtube etc etc. d'ailleurs on trouve déjà nombre d'infos bien plus honnêtes que dans nombre de journeaux. par exemple, les vidéos filmées par les palestiniens eux même lors de l'opération plomb durcit et disponibles sur youtube en disent bien plus long sur ce conflit (snipers dégommant des jeunes hommes désarmées, des femmes et des enfants qui s'enfuient en courant, corps que l'on sort des décombres d'immeubles civiles en ruines etc etc) que tout le baratin qu'ont pondus les journaleux...
Bonne analyse en effet, on revient aux articles de fond =)
En fait, ce qui me gêne, c'est la multiplication des abonnements pour tout et n'importe quoi. Un abonnement pour Internet, un abonnement pour la téléphonie (majoré si c'est sur iPhone), un abonnement pour des services de musique a la Deezer/Spotify, un abonnement pour les services en ligne sur sa console, un abonnement pour le journal... Et bientôt quoi d'autre ? A ce rythme, il va bientôt falloir un budget de 300 euros€/mois rien que dans le numérique. Bien sûr, il y a de l'accessoire dans le lot, mais tout de même...

Il faudra bien que les fournisseurs de contenu réalisent que l'abonnement n'est pas une solution-miracle qu'on peut décliner et multiplier à l'infini. Le budget du consommateur moyen ne pourra rapidement plus suivre cette tendance.
6€ par mois, ça peut marcher pour leurs lecteurs fidèles, mais ce sera par contre impossible d'en gagner des nouveaux. 1€ ou 2€ par mois serait un tarif plus raisonnable (estimation personnelle basée sur aucune étude marketing ou économique).

Et pourquoi pas tronquer le corps des articles, ou bien l'analyse de fond associée à une dépêche? Beaucoup de dépêches tiennent en 140 caractères.
on s'en fout les articles sont tous les mêmes et accessible gratuitement ailleurs :) et franchement le Monde je laisse ca aux autres pas ma came..

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