Comment reconquérir les mathématiciens, fortement brusqués par les récents progrès spectaculaires obtenus par OpenAI en mathématiques ? Un début de réponse à cette question a été apporté ce lundi 21 septembre 2026, avec la création d’un groupe consultatif indépendant composé de neuf chercheurs de premier plan issus de prestigieux établissements.
Ce comité, qui compte plusieurs nationalités dans ses rangs, dont deux Français, a pour tâche d’accompagner l’entreprise américaine spécialisée en intelligence artificielle dans l’évaluation et la diffusion de ses travaux en maths. L’objectif est évident pour qui a suivi l’actualité de l’IA et des maths ces derniers temps : éviter de reproduire « l’affaire Navier-Stokes ».
Aux origines de la crise : l’affaire Navier-Stokes et la fronde des chercheurs
Le 8 septembre, OpenAI a affirmé qu’un modèle interne a développé une preuve autour de ce problème remarquable, qu’on appelle les équations de Navier-Stokes, et qui figure parmi les sept « problèmes du prix du millénaire ». À ce jour, un seul a été formellement démontré et vérifié. Il s’agit de la conjecture de Poincaré, démontrée par le Russe Grigori Perelman en 2002.
Sauf que cette annonce a tourné au vinaigre et ce qui aurait pu être une fête des mathématiques a viré à la bataille des récits. Des accusations de plagiat ont émergé très tôt, juste avant l’annonce d’OpenAI : deux mathématiciens, dont un travaillant pour une entreprise concurrente, Anthropic, avancent que la société aurait pu utiliser secrètement leurs travaux.
Le fait est que la preuve fournie par OpenAI n’a pas encore pu être vérifiée formellement par la communauté scientifique, et ce résultat ne résout pas fondamentalement le problème, de toute façon. L’institut de mathématiques Clay, qui supervise ce challenge, ne l’a pas non plus validé et continue de classer ce problème parmi les défis non résolus.

C’est donc dans ce contexte que se comprend la démarche d’OpenAI, qui vise aussi à répondre à une fronde spectaculaire : le 11 septembre, pas moins de vingt-cinq médaillés Fields, la plus haute distinction de la discipline, signaient une lettre ouverte sévère, intitulée « Un grave désalignement de l’IA en mathématiques ».
Que reprochent ces sommités, parmi lesquelles Terence Tao et Cédric Villani, à OpenAI et ses concurrents ?
De transformer la résolution de grands problèmes en argument marketing, au mépris du travail lent de compréhension et de transmission qui fait vivre leur métier. Selon la lettre, cette course détruit le terrain fertile des idées au lieu de le nourrir, et pose de sérieuses questions d’attribution quand les preuves tombent trop vite pour être vérifiées.
Parmi les autres signataires, on trouvait également cinq autres Français lauréats de cette distinction. De plus, deux jours après l’annonce d’OpenAI sur Navier-Stokes, une autre lettre ouverte très critique, signée par 771 mathématiciens au départ (plus de 2 000 aujourd’hui), a dénoncé « des pratiques de recherche répréhensibles ». Ambiance.
Un groupe indépendant de neuf experts pour jouer les médiateurs
Le collectif rassemble donc neuf mathématiciens, hébergé par l’Institute for Advanced Study, à Princeton.
- François Charles (Français) École Normale Supérieure – Paris Sciences et Lettres
- Camillo De Lellis (Italien) Institute for Advanced Study, Gran Sasso Science Institute
- Timothy Gowers (Britannique) Collège de France, Cambridge
- Martin Hairer (Franco-Autrichien) École Polytechnique Fédérale de Lausanne, Imperial College London
- Nikhil Srivastava (Indo-Américain) Berkeley, Simons Institute
- Ulrike Tillmann (Allemande) Oxford, Isaac Newton Institute for Mathematical Sciences
- Ravi Vakil (Canado-Américain) Stanford
- Edward Witten (Américain) Institute for Advanced Study
- Melanie Matchett Wood (Américaine) Harvard
Selon OpenAI, ces chercheurs, qui ont des spécialités mathématiques très diverses, doivent l’aider à jauger l’importance de ses résultats, à coordonner les futures publications et à faire respecter les standards de la recherche. Ils ne seront pas payés par l’entreprise, pourront rendre leurs avis publics et même critiquer son influence sur les maths.
OpenAI ajoute que « ce groupe servira de passerelle avec la communauté mathématique et le grand public, en donnant la parole aux mathématiciens sur la conduite à tenir pour la suite ». Par ailleurs, OpenAI laisse le soin à ce collectif de « modifier sa composition comme bon lui semble », pour inclure d’autres collègues par exemple.
Un rôle purement consultatif face au tempo imposé par OpenAI
Il y a cependant une limite : ce groupe sera consultatif, c’est-à-dire qu’il ne pourra pas imposer ses vues à OpenAI. Conséquence très concrète : il ne lui sera pas possible « de nous conseiller sur le rythme à donner à nos progrès internes en mathématiques », précise la société. Celle-ci entend continuer de progresser au tempo qui lui semble bon.
On notera que parmi les membres du groupe, trois sont des médaillés Fields (Timothy Gowers, Martin Hairer et Edward Witten) et l’un d’eux, Martin Hairer, a signé la lettre ouverte dénonçant le désalignement de l’IA avec les maths. Quant à Camillo De Lellis, on le retrouve signataire de l’autre lettre ouverte. Deux voix notoirement critiques, donc.

La constitution de ce collectif démontre un effort d’OpenAI de calmer le jeu avec les mathématiciens, en invitant des pointures autour de la table – de quoi ouvrir aussi un canal de discussion avec le domaine et éviter d’autres impairs. Malgré tout, OpenAI se ménage quand même toute latitude de ne pas brider ses recherches, concurrence oblige.
Sans doute ce comité passera rapidement aux travaux pratiques : OpenAI, qui a indiqué par ailleurs que son modèle interne a déjà résolu « plus de 100 problèmes ouverts historiques dans la plupart des domaines », serait sur le point de faire vaciller l’un des autres grands problèmes du millénaire. Ce serait cette fois la conjecture de Hodge.
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