Nouvelle frontière pour l’IA générative ? Les contrepèteries, fondées sur des inversions de syllabes et souvent déchiffrées de manière phonétique, échappent à l’intelligence des modèles les plus puissants. C’est le sujet de la newsletter ToujoursPlus du jeudi 30 avril 2026 : inscrivez-vous gratuitement pour avoir les suivants !

Retour dans le temps : la petite maison des parents, samedi matin, café tiède, Le Canard sur la table… « Sur l’album de la Comtesse » est là, fidèle au poste depuis 1951. Je découvre probablement trop jeune ce qu’est une contrepèterie, mais on est pile à l’âge où ça me fait exploser de rire. J’adore le concept et le fait qu’une phrase banale devienne une déclaration salace en permutant des sons ou des mots. La cryptographie appliquée à la grivoiserie. Cela devient presque un tic dans mes années collège : j’essaie des permutations sur des phrases banales, en permanence. 99 % ne donnent rien. 1 % font rire mes potes et ça me suffit.

2026, je scrolle sur Facebook et je tombe sur une contrepèterie célèbre partagée par un groupe de boomers que je ne suis pas. Pour tester les progrès de l’intelligence artificielle générative et sa quête de généralisme, j’ai un nouveau réflexe : je sors mon téléphone et je tape la phrase à GPT-5.5 en mode Thinking. « Le bout de la tresse est caché par de pieux voiles. Résous cette contrepèterie. »

Réflexion durant dix secondes, compute maximal, utilisation de tokens, passage dans les tubes de l’internet. La machine m’annonce fièrement : « Le trou de la fesse est caché par de vieux poils. »

Premier souci : ce n’est même pas une contrepèterie. La machine a juste plaqué un énoncé grivois à la place du mien. L’inversion porte sur deux paires phonétiques précises, pas sur une réécriture libre du fond. Je teste Opus 4.7, le gros modèle d’Anthropic. Même résultat, à peu de choses près. Je teste notre fierté souveraine, Mistral. Le Chat patauge avec une élégance comparable. Tous savent qu’il faut intervertir des sons, tous savent qu’il faut tomber sur du grivois, aucun ne sait tomber juste.

La vraie réponse, permettez-moi, devrait être « Le trout de la besse (le trou de l’abbesse, phonétiquement), est caché par de vieux poils. »

Pourquoi est-ce si dur ?

Parce qu’une contrepèterie n’existe pas vraiment à l’écrit. Elle existe dans la bouche. Pour la résoudre, il faut entendre la phrase, isoler deux groupes phonétiques permutables, et obtenir un second énoncé cohérent et nettement plus grivois que le premier. Les LLM, eux, ne lisent pas des sons : ils lisent des tokens. « Tresse » et « besse » (et encore moins la besse pour dire l’abbesse) ne sont pas voisins dans leur vocabulaire, ils sont voisins dans une oreille. L’IA bricole des permutations à l’aveugle, sans modèle phonologique solide, et finit par halluciner quelque chose de salace en espérant que ça suffira. Ça ne suffit pas !

Le secret le mieux gardé

Il y a une seconde raison, plus drôle. La règle d’or de Joël Martin, qui tient la rubrique du Canard depuis quarante ans, est qu’on ne donne jamais la solution (pardon d’avoir fauté ci-dessus). Le plaisir tient précisément à ce que la version cochonne reste suspendue dans l’esprit du lecteur, sans être prononcée. Or les LLM sont entraînés à dire, à répondre, à expliciter. On leur a appris à être polis et serviables, et on leur demande soudain de jouer un jeu dont la règle est de laisser entendre sans dire. Forcément, ça frotte… et, probablement, le LLM n’a pas été entraîné sur la réponse, vu qu’elle ne devrait pas exister si les règles étaient respectées.

Mes amis ingénieurs me diront qu’avec un peu de fine-tuning et un module phonétique dédié, on règle l’affaire en six mois. C’est probablement vrai, mais l’enjeu est ailleurs : au moment où ces machines raflent les Olympiades de mathématiques et raisonnent sur la structure des protéines, elles butent sur Rabelais, sur San-Antonio, sur trois siècles de Comtesse pratiquée en bouche par des gens qui n’ont jamais entendu parler de transformer architecture. Le test de Turing originel demandait à une machine de se faire passer pour un humain. La contrepèterie demande l’inverse : comprendre l’humain qui n’a pas parlé. Pour l’instant, les LLM ne le passent pas.

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