C’est une chose que d’être un excellent scénariste, reconnu pour son écriture à travers des films comme Des hommes d’honneur et Le Stratège ou bien, du côté du petit écran, des séries télévisées telles que À la Maison-Blanche ou The Newsroom. Ça en est une autre que de passer derrière la caméra et de se prêter à l’exercice de la réalisation. C’est pourtant bien à cela que s’est attelé Aaron Sorkin, du haut de ses 65 ans.
Ce n’est toutefois pas une première pour l’Américain. Cela fait une dizaine d’années maintenant que l’un des maîtres du scénario porte la casquette de cinéaste. Jusqu’à la sortie de The Social Reckoning ce mercredi 7 octobre, Aaron Sorkin avait déjà bouclé trois films : Le Grand Jeu (2017), Les Sept de Chicago (2020) et Hollywood 1953 (2021). Des longs-métrages bien accueillis, récompensés de prix secondaires, mais pas renversants.
L’ombre écrasante de David Fincher
The Social Reckoning tient pourtant dans la filmographie d’Aaron Sorkin une place à part. Le projet constitue en effet une suite indirecte de The Social Network, un film sorti en 2010 et dont il signait déjà le texte. Sauf qu’à l’époque, le scénariste n’avait pas à s’embêter avec le montage, la mise en scène ni la photographie : tout cela était entre les mains de David Fincher, dont la filmographie parle pour lui.
Voilà donc l’écrasante tâche à laquelle s’est livré Aaron Sorkin : succéder à un cinéaste d’exception, et à un film largement primé, avec trois Oscars (meilleur scénario adapté, montage, musique), trois BAFTA (réalisateur, scénario adapté, montage), quatre Golden Globes (meilleur film dramatique, réalisateur, scénario, musique) et un César (meilleur film étranger). Il lui fallait aussi revenir sur Facebook avec presque rien à quoi se raccrocher.
Car, hormis Aaron Sorkin, Facebook et le directeur de la photographie Jeff Cronenweth, déjà à l’image chez David Fincher, les fils rouges sont rares. Le réalisateur ? Changé. Le casting ? Renouvelé. La musique ? Confiée à Alexandre Desplat au lieu de Trent Reznor et Atticus Ross. La structure, elle, change moins qu’il n’y paraît : The Social Network alternait déjà les dépositions et la genèse du site. Le nouveau film se découpe en chapitres et alterne lui aussi deux temporalités, celle de la naissance de l’enquête et celle du dérapage pour de bon.
De la quête du cool à la monétisation de la colère
The Social Network racontait la genèse du réseau social fondé par Mark Zuckerberg, dans des circonstances troubles, et sa popularité hors norme. Le credo même du film en jouait : « On ne peut pas avoir 500 millions d’amis sans se faire quelques ennemis », lisait-on sur les affiches, pour résumer à la fois la fonctionnalité centrale du site, son succès fulgurant et ce que Mark Zuckerberg a dû faire pour forcer le passage.
The Social Reckoning ne montre évidemment pas ça. Le film s’ouvre sur un rappel d’ailleurs : en 2019, date à laquelle l’intrigue démarre, Facebook frôle les 3 milliards de membres. « Nous ne sommes plus là pour nous faire des amis », prévient l’accroche du film, comme un clin d’œil. Ici, il ne s’agit plus trop de faire grossir encore et encore la base d’utilisateurs, mais d’accroître sa rétention et son activité sur la plateforme. Par tous les moyens.
The Social Reckoning s’attaque justement à cette hubris. Aaron Sorkin a choisi de mettre en scène les « Facebook Files », nom donné à la longue série d’articles publiés à partir de la mi-septembre 2021 par le journaliste Jeff Horwitz dans les colonnes du Wall Street Journal. Cette enquête, récompensée notamment par les prix George Polk et Gerald Loeb, s’appuyait sur les documents transmis par Frances Haugen, une ingénieure de Facebook devenue lanceuse d’alerte.

La matière est forcément féconde : les enquêtes journalistiques sont des récits dont les cinéastes aiment s’emparer, que ce soit Spotlight (2015, sur les abus sexuels couverts par l’Église catholique à Boston), Dark Waters (2019, sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine DuPont) ou encore Zodiac (2007, sur un tueur en série semant la terreur à San Francisco). Ce dernier est signé par un certain… David Fincher.
Ici, on parle donc de révéler les rouages internes et les nombreux dégâts causés par le plus grand réseau social au monde : la désinformation, le harcèlement scolaire, la viralité de tous les contenus suscitant l’indignation ou la colère, la publicité politique, les mensonges, l’extrémisme, la radicalisation, le ciblage ethnique, le refus de trop modérer ou encore les effets nocifs d’Instagram sur les jeunes.
Des cas concrets sont ainsi distillés tout au long du film, comme cette ado qui raconte les brimades qu’elle subit en permanence de ses « camarades » ou comme ce type qui suggère un lien entre 5G et propagation du covid. Les vaccins y passent aussi, comme le port du masque. Cette replongée dans les années 2020-2022 est pénible, car elle fait remonter de très mauvais souvenirs, mais elle nous retend un miroir à retardement.
Un nouveau Zuckerberg et une nouvelle époque
C’est d’autant plus pénible que si The Social Network avait eu la bonne idée de sortir au moment où l’engouement pour Facebook était à son pinacle, The Social Reckoning arrive à un moment où l’intérêt pour ce réseau social s’est étiolé. En tout cas chez beaucoup de jeunes, qui lui préfèrent TikTok, Instagram (qui appartient à Meta, la maison-mère de Facebook), Snapchat ou Discord. Et on ressent cette usure dans le film.
Aaron Sorkin ne pose d’ailleurs pas qu’un regard désabusé sur ce qu’est devenu le site communautaire de Mark Zuckerberg. On a aussi l’impression très nette qu’il lui taille un sacré costard (les quelques mots qui sont présentés à l’écran à la fin du film sont d’ailleurs là comme pour porter un ultime coup de poignard). C’est dire à quel point l’image de la plateforme s’est dégradée avec le temps.
Changer d’acteur, d’ailleurs, s’est finalement révélé une bonne chose, même si on perd cette filiation. Certes, Jesse Eisenberg a refusé de rempiler : il ne voulait plus être confondu avec Mark Zuckerberg, a expliqué Aaron Sorkin à Vanity Fair, ni rester le M. Zuck de Hollywood. Mais le choix de Jeremy Strong, qui a déjà tourné avec Aaron Sorkin dans Les Sept de Chicago, marche très bien. Il campe un Mark déshumanisé, calculateur, froid et robotique. Et la ressemblance physique est frappante par moments.

Cependant, l’interprétation de Jeremy Strong finit par se refermer sur elle-même. La rigidité avec laquelle il incarne Zuckerberg, sans nuances, paraît parfois caricaturale. Bill Burr, qui joue un ancien employé de Facebook devenu consultant chargé d’aider Mark à préparer son audition devant le Congrès, tente de la décrisper, comme s’il était l’un des derniers avec qui le milliardaire pouvait se comporter à peu près normalement.
Le reste de la distribution manque par ailleurs de relief. Mikey Madison (Frances Haugen) joue une lanceuse d’alerte qui change d’avis sur Facebook si vite que cela a de quoi interloquer. Quant à Jeremy Allen White (Jeff Horwitz), il joue un journaliste décidément fort lisse, tout en retenue. Mais peut-être est-ce moins la faute du casting que de la direction d’acteurs.
Un thriller journalistique
La platitude du jeu d’acteurs s’explique peut-être par le parti pris d’Aaron Sorkin, qui suit surtout l’enquête, dans un format de thriller journalistique classique, même s’il montre quelques séquences dans l’entreprise, avec des employés et des responsables. On regarde un processus de travail d’enquête, en découvrant comment le journaliste a contacté sa source et de quelle manière il l’a amenée à lui confier les documents.
Pour le peu de fois où l’on voit l’entreprise de l’intérieur, la déchéance se devine à travers les rapports de force et les réactions entre ceux qui veulent protéger la firme à tout prix, en courant après le profit, et les personnes qui commencent à avoir une alarme morale qui clignote dans tous les sens. Avec toujours ce jeu en miroir où le temps présent (celui de l’audition et des dérives) alterne avec le temps passé (celui de l’enquête).
En fin de compte, le vrai souci de The Social Reckoning se trouve peut-être derrière la caméra.
Aaron Sorkin a la plume affûtée, on le sait, mais la mise en scène est une autre paire de manches. Les acteurs semblent coincés dans des cases prédéfinies pour faire avancer l’intrigue, sans avoir l’espace nécessaire pour donner un peu de chair à leurs personnages. Ce n’est certes pas l’enjeu du film, mais ça manque. Quant à la réalisation, elle reste très sage, fidèle aux codes des films d’enquête, sans audace particulière.
Tout cela fait étrangement écho à ce qu’est devenu Facebook aujourd’hui. En 2010, à l’époque du premier film, la plateforme était cool, c’était un endroit plaisant où l’on aimait aller partager des choses. Seize ans plus tard, l’expérience est devenue éreintante, noyée sous la désinformation et la toxicité ambiante. Et encore, tout cela, c’est sans l’IA générative dans la boucle, et qui met encore plus de bazar dans les publications.
On ressort fatalement de la salle avec un sentiment d’usure, une image de marque du site bien ternie (une usure qu’on retrouve jusque dans l’image, aux couleurs très désaturées comme dans le premier film, dont Jeff Cronenweth signait déjà la photographie). C’était un pari sacrément casse-gueule de passer derrière un réalisateur de la trempe de David Fincher. Le résultat est forcément frustrant, mais l’histoire méritait d’être racontée.
Le verdict

The Social Reckoning
Voir la ficheOn a aimé
- Un sujet en or massif et d’utilité publique
- La piqûre de rappel troublante de toutes les dérives
- La plume affûtée d’Aaron Sorkin
On a moins aimé
- L’absence écrasante de David Fincher
- Une réalisation moins marquante que The Social Network
- Des acteurs qui manquent d’ampleur
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