En Afrique du Sud, une série, façon petit écran, est diffusée sous forme textuelle par WhatsApp. Pendant ce temps, aux États-Unis, les fictions sous formes de conversations connaissent un succès sans précédent. Fragmentaire, instantané et conversationnel, un genre nouveau émerge du smartphone.

Uk’shona Kwelanda est le premier drame sur WhatsApp. Écrit et produit comme une série du petit écran, Uk’shona Kwelanda ne se consomme cependant pas tout à fait comme Riverdale.

Chaque épisode est en effet distribué non pas en streaming mais grâce à une interface conversationnelle, en l’occurence, WhatsApp. Derrière le projet, on retrouve la scénariste sud-africaine Bongi Ndaba qui a pu, par exemple, adapter le Roi Lear en mini-série pour une chaîne locale. La jeune femme n’a pas écrit une série télévisée, mais bien une suite d’échanges s’étalant en différents formats : textes bien sûr, mais encore enregistrements vocaux, photos et vidéos.

Vous avez un nouveau message

Immersive, la narration tente de recréer la discussion téléphonique d’une famille qui traverse le deuil et installe le spectateur dans un rôle d’observateur, jamais omniscient. La série tente d’aborder la question du deuil tout en ajoutant un contexte social fort : comment offrir une sépulture honorable dans le dénuement de la pauvreté ?  Débutée le 4 juin, l’expérience connaît une sérieuse popularité chez les jeunes gens.

Divisée en sept parties, Uk’shona Kwelanda s’étale sur sept jours. Pour recevoir le premier épisode, ainsi que les sept suivants durant une semaine, les internautes doivent envoyer un simple SMS à un numéro en précisant leur nom et prénom. Sponsorisée par une compagnie d’assurance (sic), la narration comporte de subtiles invitations à bien choisir votre assurance vie, mais le reste est très acceptable. On comprend cependant très bien pourquoi une société peut porter ce type de projet qui fournit, en fin de compte, un énorme annuaire de numéros de téléphone privés.

Hooked on a feeling

Plus loin, de l’autre côté de l’Atlantique, les investisseurs de la Silicon Valley sont également en quête de nouveaux formats narratifs mobiles. Récemment, nous apprenions ainsi que Hooked, une application de fictions sous forme de conversations, avait été téléchargée plus de 20 millions de fois et aurait généré plus de 6,5 millions de dollars depuis son lancement.

« Des livres pour la génération Snapchat »

La plupart des lecteurs de Hooked ont moins de 25 ans selon CNBC, une performance que les éditeurs regardent avec jalousie. Mais cette fiction nouvelle ne va pas sans évolutions : la forme conversationnelle cadre cette nouvelle littérature excessivement. Ainsi, on apprend que les auteurs professionnels qui écrivent pour Hooked ne peuvent s’appuyer sur aucun autre ressort que celui des échanges textuels et photos entre personnages. Comprenez dès lors qu’il ne s’agit pas tout à fait des prochains fragments d’un Joyce.

La plupart des textes proposés par Hooked sont par ailleurs assez brefs, n’excédant que rarement les 1 000 mots (The Catcher in the Rye en compte 73 000 mais l’adolescence semble avoir changé depuis Salinger). Toutefois, au fur et à mesure du développement de l’application, des feuilletons commencent à apparaître avec des univers et des personnages durables. Pour le couple Chordia, qui a fondé Hooked, la clef de leur business se trouve du côté des smartphones. Eux qui espéraient écrire la nouvelle saga sci-fi de la décennie à quatre mains, ont finalement abandonné leur manuscrit. « La lecture meurt  » expliquent-ils : ils font donc la faire survivre.

« Des livres pour la génération Snapchat »

Mais jamais plus de six minutes : si votre lecture dépasse les sacro-saintes six minutes imparties, un paywall vient bloquer le lecteur « pour le suspense  » précisent les fondateurs. Si vous souhaitez accéder ensuite à l’ensemble des histoires, et sans limitation, il faut sortir quelques billets : 3 $ par semaine, ou 40 $ par an.

Romans de gare, de métro, de récré, d’iPhone

Hooked, avec son business florissant, n’est bien entendu pas la seule application à livrer ce type de service (il reste difficile de parler de littérature). Yarn est un concurrent de Hooked qui pratique les mêmes prix et adopte le même concept. Néanmoins, chez Yarn, il est conseillé de remiser Salinger puisque l’on parle de fictions très pauvres : fausses conversations entre célébrités, collections de blagues action ou vérité, et pire. Un des best sellers de Yarn est une fausse conversation entre Kanye West et Taylor Swift : le ton est donné.

Yarn

Enfin, n’oublions pas l’application Tap avec son interface à-la-Snapchat qui est éditée par le célèbre Wattpad. Cette plateforme, connue pour ses fan-fictions, est utilisée pour partager des textes amateurs. Sur Tap, le modèle de Wattpad est mélangé à celui de Hooked : les fictions écrites par des auteurs s’affichent à côté de celle de Katie, 14 ans.

Au-delà de l’enthousiasme des investisseurs toujours prêts à payer lorsqu’un produit fonctionne chez les millennials, peut-on vraiment parler d’une tendance de fond pour cette nouvelle fiction ? Pour le moment, ce type de fictions reste très liées à la sous-culture des fan-fictions et autres creepypasta. Mais préparez-vos libraires : il apparaît que le modèle de ces applications est rentable, elles risquent donc de durer plus longtemps qu’on ne l’imagine.

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