Numerama publie un droit de réponse de Pierre Lellouche qui nous accuse, par notre rappel systématique aux droits fondamentaux, d'avoir été le complice moral des attentats à travers une « attitude de cécité volontaire ou de déni » face au terrorisme. Le député nous incite à présenter des excuses. Les voici.

En septembre 2014, au moment où l’Assemblée nationale débattait de ce qui allait devenir la loi du 13 novembre 2014 renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme, Numerama avait publié un article intitulé « Quand Pierre Lellouche demande à surveiller tous ceux qui se rendent en Turquie ».

Nous y dénoncions l’instrumentalisation de la peur par le député UMP (désormais Les Républicains), qui avait demandé à ses collègues de ne pas «  lancer des débats philosophiques sur la liberté d’aller et de venir » parce que «  s’ils sont nés ici et s’ils ont fréquenté l’école de la République, des gens égorgent, et ils n’hésiteront pas à vous tuer ni à tuer vos enfants ».

Pierre Lellouche sur le plateau de BFM TV en septembre 2013.
Pierre Lellouche sur le plateau de BFM TV en septembre 2013.

Pierre Lellouche avait proposé par voie d’amendements de priver de tous leurs « droits sociaux » les personnes qui, privées de leurs passeports en raison des soupçons de projets terroristes qui pèsent sur eux, ne pourraient plus aller chercher d’aides sociales ailleurs. Il prévenait aussi que « toute personne se rendant à Istanbul dans un avion de Turkish Airlines ou d’Air France devrait faire l’objet d’une surveillance ».

Cet article avait été oublié depuis plus d’un an. Mais pas par Pierre Lellouche, dont la rancœur est remontée à l’occasion des attentats de Paris du 13 novembre dernier. Le député nous a transmis cette semaine ce droit de réponse auquel il nous a autorisé à réagir, qui nous accuse presque d’être en partie responsable de la mort de 130 personnes tuées lâchement par les terroristes :

« Monsieur,

Je tiens à vous rafraîchir la mémoire sur un papier absolument scandaleux que vous aviez posté sur le site numerama.com, le 17 septembre 2014, mentionnant expressément les propos que j’avais tenus à l’Assemblée nationale, lors de la discussion de la loi antiterroriste.

Vous m’aviez accusé alors de démontrer « une propension fanatique à agiter les peurs pour tenter de faire passer tout, et surtout n’importe quoi, au nom de la lutte contre le terrorisme ».

Je n’aurai pas la cruauté de vous dire ce que je pense de cet article, dont l’aveuglement idéologique est égal à la vacuité analytique.

J’espère que le matin, quand vous vous regardez dans votre glace, vous mesurez les conséquences que vous, et beaucoup d’autres commentateurs, ont entrainées dans l’attitude de cécité volontaire ou de déni dans lequel vous avez depuis des années enfermé notre pays, face à la montée du péril où nous nous trouvons.

Je n’ose imaginer que vous me ferez des excuses publiques, je me contenterai de vous laisser en face de votre conscience.

Cordialement,

Pierre Lellouche »

Il faut donc effectivement que l’on présente nos excuses publiques à Pierre Lellouche.

Nous vous présentons, Monsieur le député, toutes nos sincères excuses pour avoir voulu défendre les droits de l’homme.

Nous ne voulions qu’implicitement et maladroitement rappeler en ces circonstances que la France s’est engagée par de multiples traités à les défendre et à les respecter au lendemain d’une deuxième guerre mondiale qui n’avait que trop démontré à quel point l’oubli des droits et des libertés de l’homme pouvait conduire une Nation à s’oublier, y compris lorsqu’elle cherche à lutter contre l’horreur.

Nous ne faisions que rappeler à la mémoire collective la contribution de l’illustre René Cassin, diplomate français émérite, prix Nobel de la paix, qui rédigea avec Eleanor Roosevelt la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, dont l’article 11 rappelle le principe de la présomption d’innocence.

René Cassin, co-auteur de la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948
René Cassin, co-auteur de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948

Nous ne faisions que souhaiter avec naïveté que la France soit suffisamment forte pour porter des valeurs de libertés avant des impératifs de sécurité, et pour éviter la surenchère guerrière qui nous conduirait à une surenchère sécuritaire et mortifère.

Nous n’avions pas cru qu’empêcher des personnes soupçonnées de desseins terroristes de quitter le territoire français soit la meilleure manière d’empêcher qu’ils commettent leurs attentats en France.

Nous n’avions pas cru non plus que les priver de tous leurs droits sociaux pour les plonger dans une misère et une discrimination plus grande encore soit la meilleure idée pour leur rappeler la fierté et la chance d’être en France, et les convaincre de protéger le pays qui les respecte et les intègre.

Nous n’avions pas vu enfin, la nécessité de mettre sous surveillance et donc de violer le droit à la vie privée de l’ensemble des touristes français qui se rendent en Turquie, alors que l’actualité dramatique de ces dernières années a systématiquement montré que les terroristes étaient déjà connus des services de renseignement et qu’il suffisait donc de surveiller ceux que l’on a des raisons de surveiller.

En résumé, nous avions cru pouvoir prétendre que le rôle d’un État démocratique tel que la France était de faire en sorte que les atteintes graves à la sécurité commises par quelques uns ne nuisent pas pour autant aux droits et aux libertés de tous.

Nous craignions déjà, face à la teneur des débats parlementaires, qu’un attentat puisse justifier de déclarer l’état d’urgence et d’obtenir de déroger aux droits de l’homme sur l’ensemble du territoire, ce qui représenterait en soi-même une victoire du terrorisme qui parvient à vaincre nos libertés par la terreur.

Pour tout cela, Monsieur le député Pierre Lellouche, nous vous présentons nos excuses.

Mais nous vous présentons aussi à l’avance nos prochaines excuses.

Car le respect des droits fondamentaux est une valeur universelle que nous continuerons à défendre bec et ongles lorsque se présenteront de nouveaux projets de lois et vos nouveaux amendements. Même lorsque se produira encore, inévitablement, un nouvel attentat dont vous voudrez encore nous rendre complice.

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