Publié par Guillaume Champeau, le Vendredi 08 Février 2013

Open Access : les scientifiques pas si open ?

Lorsqu'on leur demande de choisir quelle licence utiliser pour diffuser leurs publications en Open Access, seulement 5 % des chercheurs choisissent la licence Creative Commons la plus permissive.

C'est une révolution culturelle dont on ne parle que très peu en France. A partir du 1er avril prochain, deux très puissantes organisations britanniques de financement de travaux de recherche médicale et scientifique exigeront que les travaux qu'elles ont financé en tout ou partie fassent l'objet de publications de type Open Access, qui garantissent la gratuité d'accès et un certain niveau de liberté de réutilisation des données.

Il s'agit du Wellcome Trust, qui verse environ 700 millions d'euros chaque année et est considéré comme le deuxième plus gros contributeur mondial à la recherche médicale, et du Research Concils UK (RCUK) qui fédère les sept conseils de la recherche publique britannique, lesquels investissent collectivement 3,5 milliards d'euros chaque année.

Les deux fonds débloqueront de l'argent pour permettre aux chercheurs de payer les frais exigés par les revues scientifiques prestigieuses, qui fondent une partie de leur modèle économique sur la facturation d'un "droit de publication" auprès des chercheurs (avec une fourchette de prix qui peut aller d'environ 1000 à 15 000 selon les titres). A horizon 2017, le RCUK espère ainsi réussir à publier 75 % des travaux qu'il finance dans les revues à publication payante, dites "Gold Open Access", le reliquat étant publié sur des archives publiques gratuites, dites "Green Open Access". En contrepartie, les deux organisations exigent que les travaux soient publiés en Open Access, avec les droits les plus permissifs possibles accordés au public.

Or, même si les scientifiques ont été très actifs à pousser vers l'adoption générale d'un modèle d'Open Access, il semble que les chercheurs soient dans les faits réticents à accorder au public quasiment tous les droits sur leurs publications.

En effet, la revue Nature a publié des statistiques issues de son propre service de publications en Open Access, Scientific Reports, qui laisse aux scientifiques le choix de la licence Creative Commons qu'ils souhaitent associer à leur publication. Il en ressort qu'entre le 8 novembre 2012 et le 21 janvier 2012, sur 273 articles acceptés sur la plateforme, seulement 5 % étaient sous la licence CC-BY, qui est la plus permissive de toutes (elle autorise quiconque à faire ce qu'il veut de la publication, à condition simplement de citer les auteurs). 83 % des publications étaient sous la licence CC BY-NC-ND, la plus restrictive de toutes, qui demande au public de ne pas faire d'utilisation commerciale de la publication, et de ne pas en faire de travail dérivé, par exemple pour l'enrichir ou la citer en longueurs dans un autre article.

Un choix de licence "libre et éclairé" ?

Les statistiques montrent néanmoins que le choix est largement influencé par l'ordre dans lequel sont présentées les licences au moment où le chercheur doit faire son choix, ce qui montre que les chercheurs ne font pas un choix mûrement réfléchi. La licence la plus restrictive est en effet passée de 58 % d'utilisation entre juillet et novembre 2012, à 83 %, lorsque Scientific Reports a décidé de la mettre en tête des options. En revanche, lorsqu'il n'y avait le choix qu'entre deux licences, d'abord CC BY-NC-SA (qui accepte les travaux dérivés mais en les partageant sous les mêmes termes), puis CC BY-NC-ND, cette dernière ne représentait que 25 % des choix.

Interrogés par Nature, des militants de l'Open Access estiment qu'il ne faut pas donner le choix aux chercheurs, et imposer la licence la plus permissive. D'abord parce que les chercheurs ne comprendraient pas vraiment les différences entre les licences, ni surtout les implications pratiques du choix de l'une ou l'autre. Par exemple, réserver les droits commerciaux empêche non seulement un éditeur d'imprimer la publication dans un livre ou une revue payante, mais aussi un blog de le faire s'il a le malheur d'avoir une bannière publicitaire d'affichée.

Tous types de contenus confondus, les statistiques de Creative Commons montrent que la licence la plus utilisée serait la BY-NC-SA (29 %), devant la BY-NC-ND (18 %). La plus permissive, la licence BY, ne serait utilisée que sur 10 % des oeuvres.

Publié par Guillaume Champeau, le 8 Février 2013 à 10h06
 
17
Commentaires à propos de «Open Access : les scientifiques pas si open ?»
Inscrit le 06/11/2012
435 messages publiés
CC BY-ND devrait être la norme.

J'ai du mal à imaginer d’enlever la clause ND : que vaux une étude scientifique signer d'une personne si on peut modifier le contenu ? Même la FSF a une licence avec modification interdite sur tous les textes ou ils expliquent leur action, dans le but que l'on ne puisse pas trahir leur parole.
Inscrit le 20/04/2006
401 messages publiés
Je sais pas mais si on avait fait de même sur certains théorèmes, alors d'autres dérivant des premiers n'auraient jamais existés !

Une publication scientifique, n'est pas une loi, un dogme.... Mais quelque chose qui s'appuie sur d'autres et doit permettre à d'autre de sortir.

D'où l'étonnement de Guillaume, je pense !
Inscrit le 06/11/2012
435 messages publiés
Je crois que tu te méprends sur le droit d'auteur. Celui-ci protège la forme des écrits et donc la pensée de l'auteur, il ne couvre jamais un théorème, une preuve mathématique, un concept. C'est le but des brevets ou leur détournement, mais pas des droits d'auteur.
Inscrit le 20/04/2006
401 messages publiés
"à d'autreS de sortir."
Inscrit le 20/01/2013
140 messages publiés
C'est un peu normal après tout, des recherches peuvent prendre plus d'une vingtaine d'années, évidemment qu'ils ont besoin de rentabiliser leur résultats !

imaginez si on avait le droit d'utiliser commercialement ces résultats gratuitement : personne ne ferait des recherches et attendrais qu'un autre lui fasse le boulot !
Inscrit le 06/11/2012
435 messages publiés
Même si c'est sur fond publique ? Et même si il est démontré que la recherche est beaucoup beaucoup plus efficace avec un partage de l'information ?
Inscrit le 08/07/2009
56 messages publiés
@plop12 :

Fond publique mais pas fond "mondial" : si la France finance un projet intéressant (soit au niveau des retombées économiques, soit au niveau de la réputation), il est dans Sa logique d'empêcher les nations concurrentes d'en récolter les fruits à Sa place.

En ce qui concerne le partage d'informations scientifiques, ce serait oublier que les scientifiques partagent leurs informations (il y a toujours un collègue pour donner un accès à une revue pour laquelle on n'est pas abonné et en dernier ressort, les auteurs transmettent gratuitement les PDF de leurs articles à ceux qui leur demandent directement). Et si le partage des informations rend la recherche plus efficace, il y a un levier beaucoup plus important au point de rendre négligeable le levier du partage d'information : le pognon. Et il n'y a pas suffisamment de pognon pour tout le monde.

@mint : malheureusement, en ce moment, c'est un peu ce que tu décris : seuls les plus grands groupes privés peuvent financer de la recherche scientifique ainsi que les états. Dans le domaine de la biologie, un schéma de fonctionnement préconisé (via les financements ANR "Emergence", etc.), c'est le financement de la recherche publique fondamentale, le soutien aveugle de la valorisation de ces résultats de recherche dans un but appliqué (financement de brevets, de recherches supplémentaires pour rendre ces trouvailles vendables), la création et le soutien matériel et financier de startups exploitant ces brevets financés par le public voire la revente des licences à des groupes privés qui s'épargnent ainsi toute la recherche fondamentale et attendent que les juteuses trouvailles tombent dans leurs mains. Je n'aime pas ça mais sans ça, il n'y aurait plus de recherche, le privé ne veut plus perdre ses plumes pour produire par exemple des médicaments qui deviendront trop tôt des génériques. L'autre alternative étant que seuls les plus grands groupes tirent leur épingles du jeu dans des pays où la législation leur est favorable. Pour caricaturer, si l'Etat ne finance pas des recherches universitaires qui tombent dans l'escarcelle de Biomérieux et consorts, on bouffera à l'avenir des médocs chinois ou américains.

Une autre raison que je vois à cette histoire de licences CC, c'est qu'on oublie que les publications sont souvent la production de collectifs qui n'ont pas tous les mêmes politiques dans ce domaine, surtout s'ils sont de pays différents. Dans un convoi, on va à la vitesse du plus lent, je pense que c'est la même chose ici.
Inscrit le 24/10/2005
185 messages publiés
Je pense qu'il faut bien distinguer un travail dérivé au sens du droit d'auteur et au sens scientifique.

Jamais une publication scientifique n'a été ou ne sera refusée ou censurée parce qu'elle s'appuie sur une autre, tant que les citations sont faites correctement. Sinon plus aucune étude ne sortirait et les chercheurs seraient au chômage. C'est la base même de leur travail de prendre ce qui existe et d'en "dériver" de nouvelles publis, qui approfondissent ou contredisent l'existant.

Le problème qui tente d'être réglé par le mouvement Open Access et l'accès aux publis, par leur utilisation pour de nouvelles recherches.

En revanche, une publi scientifique doit être, par nature, clairement attribuée et son intégrité doit être respectée à 100%. Sinon, elle n'a tout simplement aucune valeur scientifique. Tout au plus peut-on envisager des traductions, mais ça concernera plus les livres, pas vraiment les journaux à comité de lecture.



Mint > pour info, dans 90% des cas, un scientfique renonce à tous ses droits d'auteurs avec les éditeurs classiques. Il gagne sa vie parce que le simple fait de publier dans une revue côté lui donne des bons points, qui lui amènent un meilleur poste, de meilleurs financements, etc...
Inscrit le 02/02/2012
63 messages publiés
Je suppose qu'un scientifique qui publie sous licence NC exprime volontairement l'interdiction faite aux revues scientifique de revendre leurs articles.
Mieux vaut une bonne clause NC que laisser perdurer le racket et l'enrichissement indu des vieux éditeurs de publis scientifique ! Par ailleurs NC, n'interdit que la commercialisation SANS AUTORISATION PRÉALABLE. Si une revue veut revendre l'article, il lui suffit de demander explicitement l'autorisation de l'auteur.

Concernant la clause ND, c'est une évidence. On parle ici de publication scientifique. Quelle intérêt de modifier un papier après sa publication officielle ? Redistribuer une publication en modifiant les données scientifiques, les résultats expérimentaux, etc. Une publication sert de référence et de source de citation dans de nouveaux papier, Cela n'aurait aucun sens d'autorisation la modification après publication.

Une publication scientifique n'a rien de comparable à une partition musicale ou une photo que l'on peut retoucher à l'infini dans une démarche artistique.
Inscrit le 06/11/2012
435 messages publiés
"Par ailleurs NC, n'interdit que la commercialisation SANS AUTORISATION PRÉALABLE." Cette remarque n'a aucun sens. Imagine une base open access qui doivent demander l’autorisation de publication à 10 000 personnes ? C'est juste impossible.

La modification serait utile uniquement pour la correction d'erreur, mais cela mérite sans doute un nouvel article.
Inscrit le 02/02/2012
63 messages publiés
> Imagine une base open access qui doivent demander l’autorisation de publication à 10 000 personnes ?

Non, c'est normal.
C'est quand même a celui qui a fait le boulot de recherche de décider de la manière de distribuer le fruit de ses travaux !
Inscrit le 19/09/2012
206 messages publiés
Mais il est vrai qu'il n'y en a pas assez qui mettent leur contenu en libre téléchargement et sous la licence CC0.
Inscrit le 05/03/2008
922 messages publiés
Article diffusé sous licence Creative Common by-nc-nd 2.0 , écrit par Guillaume Champeau pour Numerama.com

Hôpital, charité, toussa koi.
Inscrit le 02/02/2012
63 messages publiés
Inscrit le 12/10/2004
556 messages publiés
C'est vrai qu'on sous estime la position d'une option dans un formulaire, j'édite un service ou les utilisateurs peuvent choisir entre une licence creative common et un copyright classique, j'ai placé la creative common en choix par défaut, et 95% du contenu est du coup publié en creative common, il est certain que si j'avais fait l'inverse, les proportions seraient complètement inversées.
Inscrit le 23/06/2009
159 messages publiés
imposer la license la plus permissive.... connerie d'idée
ça me fait marrer les adeptes du libre qui ne veulent pas laisser de choix...

mettre le choix le plus permissif par défaut, pour le promouvoir, ok
mais que ceux qui n en veulent pas aient le choix tout de même !
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