Dans une tribune publiée sur le Times Online, le président et CEO de Sony Pictures s'est inquiété des effets du piratage sur l'industrie cinématographique américaine. Selon lui, ce fléau minerait le secteur en siphonnant des millions de dollars. Cependant, c'est une vision bien incomplète que nous a présenté le patron de Sony Pictures...

Michael Lynton est une personne déroutante… ou qui connait mal son domaine. Dans une chronique publiée avant-hier dans le Times Online, le président et directeur exécutif de Sony Pictures Entertainment a souhaité faire le point sur l’état du septième art face à ce qu’il considère comme un fléau : le piratage. Défendant le modèle de la riposte graduée en trois étapes, il estime que la lutte contre le piratage pourrait réinjecter des millions de dollars dans l’économie et sauver l’industrie du film.

En faisant le bilan de ces dernières années, Michael Lynton a dépeint un tableau bien noir pour le cinéma. Selon ses dires, le piratage a entrainé une chute vertigineuse des films réalisés par les grands studios américains. 2006 fut la pire année de la décennie, avec un nombre de films produits absolument catastrophique. Et pour le responsable de Sony Pictures, le coupable est évident : Internet. Car sans ce formidable outil de communication, jamais le piratage n’aurait pu se diffuser et se démocratiser à une telle vitesse.

La preuve par l’exemple : un mois avant sa sortie officielle, une copie non-finalisée de X-Men Origins : Wolverine s’est retrouvée sur Internet alors que d’importantes mesures avaient été prises pour surveiller les copies de ce blockbuster. Pour Michael Lynton, si on en vient à pirater des œuvres en phase de post-production, c’est qu’il y a bien un problème de fond avec le piratage. D’autant plus que la source n’a jamais été retrouvée.

Le film a-t-il été pour autant un échec ? Malgré des retours assez négatifs de critiques de cinéma et cette fâcheuse affaire de fuite, Wolverine a tenu son rang au box-office. Dès le premier jour, il a enregistré une recette de 35 millions de dollars, se permettant même de coiffer au poteau les deux premiers opus de la saga, X-Men (20,8 millions de dollars) et X-Men 2 (31,2 millions de dollars).

Plus loin dans sa chronique, Michael Lynton explique les raisons qui ont poussé Sony à organiser une sortie mondiale pour This It It, le film posthume à la gloire de Michael Jackson. « Si Sony avait lancé ce film uniquement aux États-Unis ce mercredi, dès le lendemain il aurait été film, mis en ligne sur Internet et rendu disponible gratuitement à n’importe qui disposant d’une connexion haut-débit« .

Sur ce point là, nous ne pouvons que lui donner raison. Cependant, il faut également bien comprendre qu’un film enregistré en salle est d’une qualité désastreuse. Honnêtement, le plaisir d’écouter une fois encore le roi de la pop aurait été gâché par tout un tas de bruits environnants : sachets de bonbons qu’on ouvre, personnes allant et venant durant la projection, sans parler des fans qui se seraient pris d’une soudaine envie de chanter leur propre version des chansons de l’artiste. Comme le remarque non sans humour Torrentfreak, cela aurait sûrement donné une nouvelle dimension à « Black or White ».

« Le vol numérique siphonne des milliards de dollars. Cela veut dire qu’il y a moins d’argent pour faire des films. Les projets sont réduits tandis que d’autres sont abandonnés. Certains blockbusters ne seront pas terminés. Des nouveaux scénaristes, acteurs ou réalisateurs ne seront pas découverts » se plaint Lynton, ajoutant que « l’année dernière, les principaux studios d’Hollywood ont produit 162 films. C’est quarante de moins qu’en 2006… le score le plus bas de la décennie« .

Cependant, la démonstration de Lynton est très incomplète. Bien qu’Universal, Warner, Paramount, Sony et Tewentieth Century Fox jouissent d’une très grande visibilité, ce ne sont pas les seuls studios à produire des films aux États-Unis. Pour avoir une vision d’ensemble, inutile d’aller bien loin : la MPAA fournit elle-même des informations sur l’état du cinéma aux USA : « le nombre total de films sortis aux Etats-Unis en 2008 a augmenté de 1,8 %, pour atteindre 610 films« .

Et soudainement, dès qu’on s’intéresse à toute la profession, les choses sont assez différentes :

  • Nombre de films en 2004 : 567 – Total brut : 9 327 315 935 dollars
  • Nombre de films en 2005 : 594 – Total brut : 8 825 324 278 dollars
  • Nombre de films en 2006 : 808 – Total brut : 9 225 689 414 dollars
  • Nombre de films en 2007 : 1 022 – Total brut : 9 665 661 126 dollars
  • Nombre de films en 2008 : 1 037 – Total brut : 9 705 677 862 dollars
  • Nombre de films en 2009 : 1 177 – Total brut : 7 596 626 766 dollars (sachant que l’année n’est pas encore terminée, les chiffres ne sont donc pas définitifs)

Que doit-on en conclure ? Oui, les films rapportent moins d’argent, mais ce n’est pas faute d’en faire moins. Le nombre de longs-métrages réalisés à quasiment doublé entre 2004 et 2009. Doit-on comprendre que dans les gesticulations de Lynton, c’est surtout la frustration de voir les grands studios se faire moins d’argent ? Il y a sans doute un peu de ça. Ars Technica avait publié un article intitulé « What piracy crisis ? MPAA touts record box office for 2007 » indiquant que « les données montrent que le box-office américain a fait sa meilleure année en 2007, augmentant de 5,4 % par rapport à 2006 et rapportant 9,63 milliards de dollars« .

Et 2008, était-ce une année désastreuse ? Pas tant que ça. Dans un autre article, « What piracy ? Movie biz sees record box office in 2008« , les chiffres présentés sont suffisamment clairs : « le box-office des films américains ont pulvérisé différents records cette année [2008], avec un motant en hausse à 9,78 milliards de dollars« . Et la situation dans le monde n’est pas vraiment catastrophique. La MPAA souligne que « le box-office mondial a atteint un nouveau record en 2008, à 28,1 milliards de dollars, soit une hausse de 5,2 % par rapport à 2007« .

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