Dans une enquête publiée le 17 août 2026, 404Media raconte avoir caché un AirTag dans un livre rare. Le traceur a conduit les journalistes jusqu’à un entrepôt Amazon de Las Vegas, où des montagnes d’ouvrages seraient découpées puis numérisées pour entraîner des IA.

Le sort des livres, à l’ère de l’IA, fait de plus en plus de bruit. Fin juillet 2026, une publication virale accusant les entreprises du secteur d’acheter et de détruire des ouvrages rares a provoqué une importante vague d’indignation. La pratique avait déjà été documentée chez Anthropic, qui aurait découpé des millions de livres afin d’entraîner Claude.

Mais Anthropic ne serait pas la seule entreprise à procéder ainsi. Selon une enquête publiée le 17 août 2026 par 404 Media, Amazon achèterait d’importantes quantités de livres, découperait leurs reliures et numériserait leurs pages. Pour découvrir qui se cachait derrière ces commandes, le média a utilisé une méthode particulièrement simple : cacher un AirTag dans un ouvrage.

Air Tag // Source : Apple
Air Tag // Source : Apple

Un AirTag caché dans une commande de 1 000 livres

Depuis plusieurs mois, des libraires constatent une hausse spectaculaire des commandes de livres d’occasion. Les acheteurs sélectionnent parfois des centaines de titres sans lien apparent et semblent peu sensibles aux prix. De quoi soupçonner des entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle.

Impossible, cependant, d’en avoir le cœur net. Les places de marché gardent l’identité de leurs clients secrète et les libraires expédient simplement les commandes vers des entrepôts intermédiaires.

Un vendeur ayant reçu une commande d’environ 1 000 livres sur Biblio a accepté de participer à l’expérience de 404 Media. Un AirTag fourni par le média a été glissé dans l’un des ouvrages du lot. L’objectif était simple : suivre son voyage et découvrir qui se cachait derrière cet achat massif.

Selon les données de localisation suivies par le média, le livre est d’abord arrivé dans un aéroport californien. Il a ensuite pris l’avion jusqu’à Milwaukee, avant de rejoindre un entrepôt situé près de Kenosha, dans le Wisconsin.

Après deux semaines sans bouger, il a repris la route vers l’ouest. Le journaliste Emanuel Maiberg a observé son passage par les autoroutes américaines, puis une escale nocturne près de Grand Junction, dans le Colorado. Le lendemain, l’AirTag s’est immobilisé dans un immense entrepôt Amazon de Las Vegas baptisé LAS8.

Un entrepôt qui imprime et détruit des livres

LAS8 est notamment associé aux activités d’impression à la demande d’Amazon, indique 404 Media. Le groupe y fabrique des livres au moment où ses clients les commandent. Bref, tout l’inverse d’un endroit où des ouvrages sont détruits.

Sauf que voilà : l’AirTag pointait vers la partie nord du bâtiment. Cette zone abriterait une opération distincte, appelée VGT3. Des employés expliquent en ligne que leur travail consiste essentiellement à traiter des livres. « Tout ce que nous faisons, c’est scanner des livres », résume l’un d’eux sur un forum consacré aux salariés d’Amazon.

Certains réceptionnent les ouvrages et scannent leurs codes-barres. D’autres découpent les reliures afin de séparer les pages et de les faire passer plus rapidement dans des scanners industriels. Les employés décrivent des tâches faciles, répétitives et peu stressantes. Le procédé est efficace, mais définitif : les livres traités de cette manière sont détruits.

Le logo de l’équipe ne manque d’ailleurs pas d’ironie. Il représente un tyrannosaure, la gueule ouverte, tenant un livre entre ses griffes. Difficile de faire plus explicite. Plus tôt en 2026, certains employés craignaient même une fermeture de VGT3. Le site aurait terminé de traiter son stock et ne recevait plus suffisamment de nouvelles livraisons. Il était pourtant toujours en activité au moment de la publication de l’enquête.

VGT3 // Source : 404Media
VGT3 // Source : 404Media

Des commandes signalées dès 2024

L’opération ne semble pas avoir commencé récemment. Dès 2024, des vendeurs présents sur Amazon avaient remarqué une hausse inhabituelle des commandes destinées directement à VGT3, pour un client appelé « Amazon FC ». Leur volume était si important que certains avaient soupçonné une escroquerie. Un représentant d’Amazon leur avait finalement confirmé que les commandes étaient légitimes.

Interrogé par 404 Media, le groupe reconnaît acheter des ouvrages par l’intermédiaire de circuits commerciaux afin de « développer et améliorer les produits et services » utilisés par ses clients. Amazon n’a toutefois pas indiqué combien de livres avaient été traités, pourquoi ils étaient découpés ni combien d’installations similaires existaient dans le monde. Pour rappel, l’entreprise développe notamment Nova, sa propre famille de grands modèles de langage. Elle n’a toutefois pas confirmé que les scans réalisés chez VGT3 alimentaient précisément ces modèles.

Pourquoi les vieux livres intéressent autant l’IA

Les entreprises d’IA ont besoin d’immenses quantités de textes écrits par des humains. Or, une large partie du Web public a déjà été aspirée. Les livres représentent donc une réserve intéressante. Certains n’ont jamais été publiés en ligne et les ouvrages antérieurs à la généralisation des IA génératives constituent un corpus moins exposé aux contenus synthétiques.

Autre indice : les employés de VGT3 scannent l’ISBN de chaque ouvrage avant son contenu. Cet identifiant unique à 13 chiffres permet de distinguer chaque édition d’un livre. Certains libraires interrogés par 404 Media soupçonnent donc les entreprises d’IA de parcourir méthodiquement les listes d’ISBN afin de numériser un maximum de titres. L’un d’eux remarque que les commandes massives ne comprennent presque jamais de très vieux ouvrages dépourvus de cet identifiant.

Amazon Nova // Source : Amazon
Amazon Nova // Source : Amazon

Mais alors, pourquoi détruire les exemplaires originaux ? La première explication est assez simple : découper la reliure permet de numériser les pages plus rapidement et à moindre coût. Mais cette destruction pourrait également présenter un intérêt juridique.

Dans l’affaire opposant des auteurs à Anthropic, le juge William Alsup a estimé que la conversion de livres papier achetés légalement en fichiers destinés à une bibliothèque interne pouvait relever du fair use.

Les exemplaires physiques avaient été détruits et les fichiers numériques n’étaient pas redistribués. Dans ce cas précis, le tribunal a considéré que les fichiers remplaçaient les livres papier au lieu d’augmenter le nombre d’exemplaires disponibles. Cette analyse dépend toutefois des faits propres au dossier Anthropic. Elle ne veut pas forcément dire que la destruction d’un livre rend automatiquement sa numérisation légale, ni que le fonctionnement d’Amazon bénéficie nécessairement de la même protection.

Dans le cas d’Amazon, 404 Media ne dévoile pas les titres inclus dans le lot suivi. Le média précise seulement que peu d’exemplaires sont encore en circulation, parfois en raison d’un tirage limité ou parce qu’ils ont été publiés dans une langue peu parlée.

Il ne s’agit donc pas forcément de premières éditions vendues une fortune. Reste que, en découpant ces ouvrages, Amazon retire définitivement des exemplaires du marché. Et l’entreprise ne semble pas prévoir de rendre les fichiers numérisés accessibles au public.

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