Sur X, des messages vus des centaines de milliers de fois accusent les entreprises d’IA de racheter des livres rares en masse pour les découper, les scanner et les détruire, afin d’entraîner leurs modèles. Cette politique peut-elle changer ?

« Les entreprises d’IA achètent des livres rares en masse, les scannent avec des machines qui découpent les reliures, puis broient les originaux. »

Publié le 27 juillet 2026 sur X (anciennement Twitter), un message du compte HedgieMarkets fait énormément débattre. Des universitaires, des élus américains et des milliers d’internautes sont scandalisés par ce message vu plus de 500 000 fois : certains parlent d’un nouvel incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, d’autres une réédition moderne de Fahrenheit 451. Le fait que des livres soient détruits pour entraîner des IA est un nouveau symbole fort pour les détracteurs de la technologie : une nouvelle fois, l’intelligence artificielle a des conséquences négatives.

Que se passe-t-il vraiment ? L’histoire mélange des faits avérés, des soupçons et quelques exagérations. Mais le vrai problème est que cette pratique est bien réelle : des livres sont vraiment détruits depuis plusieurs mois.

Project Panama : oui, Anthropic veut (ou a voulu) scanner tous les livres du monde

Si l’affaire fait beaucoup réagir sur X en juillet 2026, la réalité est qu’elle n’est pas nouvelle.

En juin 2025, dans le cadre d’un procès intenté par trois auteurs américains contre Anthropic, des documents judiciaires révélaient déjà que l’entreprise avait acheté des millions de livres d’occasion, les avait découpés pour les scanner, puis avait jeté les originaux. En janvier 2026, le Washington Post avait enfoncé le clou en épluchant plus de 4 000 pages de documents. On y découvrait le nom de code de l’opération : Project Panama.

Selon le Washington Post, il s'agit d'un entrepôt avec des milliers de livres utilisés par Anthropic.
Selon le Washington Post, il s’agit d’un entrepôt avec des milliers de livres utilisés par Anthropic. // Source : Washington Post

Ce projet secret, qui ne devait pas être évoqué en public, ni partagé à quiconque en dehors d’Anthropic, aurait commencé début 2024. Anthropic aurait dépensé des dizaines de millions de dollars pour obtenir des livres, notamment auprès d’acteurs de l’occasion.

Pour entraîner des grands modèles de langage comme Claude, ChatGPT ou Gemini, les laboratoires IA ont besoin de quantités massives de textes. Les livres sont considérés comme une matière précise pour l’entraînement : relus, édités, denses, ils apprennent aux modèles à bien écrire et étoffent leurs connaissances. Les livres papier ont un autre avantage devenu stratégique : ceux publiés avant 2022 sont garantis sans texte généré par IA. Le web, lui, est désormais pollué par les contenus artificiels, au point que les modèles risquent de s’entraîner sur leurs propres productions et biais (un phénomène connu sous le nom de « model collapse »). ISBNdb, une base de données de livres qui propose désormais ses services d’intermédiaire aux laboratoires d’IA, en a fait un argument commercial : « les meilleures données d’entraînement au monde dorment sur une étagère », peut-on lire sur son site, qui facilite des commandes de 1 000 à un million de livres et promet un accord de confidentialité à chaque client.

ISBNdb propose d'acheter des livres pour entraîner des IA.
ISBNdb propose d’acheter des livres pour entraîner des IA. // Source : Capture Numerama

Entre 500 000 et 2 millions de livres seraient scannés en six mois. Le Washington Post raconte que des libraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse et en Espagne racontent recevoir des commandes anormales, parfois passées en pleine nuit, pour des listes de titres obscurs classés par ISBN. Ces achats sont attribués à des sociétés intermédiaires, qui démentent ou refusent de nommer leurs clients : rien ne permet aujourd’hui de les relier formellement à un laboratoire d’IA, mais il est probable qu’Anthropic ne soit pas le seul.

Détruire les livres plutôt que les scanner ouverts : pourquoi les laboratoires IA ont recours à cette pratique ?

Le problème n’est pas qu’Anthropic scanne des livres, mais qu’il les détruise. Scanner des livres n’est pas nouveau dans la tech (on pense à Google Books), mais le fait d’en détruire aussi massivement n’a pas de précédent.

Le processus, décrit dans les documents judiciaires, est industriel. Une machine hydraulique tranche la reliure de chaque livre. Les pages libérées sont ensuite avalées par des scanners à grande vitesse. Le papier part ensuite au recyclage. Cette « numérisation destructive » est bien plus rapide et moins coûteuse que le scan à plat d’un livre ouvert, qui exige de tourner les pages une à une sans abîmer l’ouvrage.

Évidemment, l’image est désastreuse. Broyer des livres par palettes pour nourrir une machine est associé à la destruction de savoir. Anthropic en avait parfaitement conscience : les documents internes insistent sur le secret et les commandes ne sont jamais en son nom. Mais la destruction n’est pas qu’une question de coût. Elle serait, aussi étrange que cela puisse paraître, la voie la plus sûre juridiquement. En juin 2025, le juge fédéral William Alsup a rendu une décision en deux temps dans le procès opposant Anthropic aux auteurs. D’un côté, il a jugé que le téléchargement de plus de 7 millions de livres piratés sur des bibliothèques clandestines n’était pas couvert par le fair use. De l’autre, il a estimé que numériser des livres achetés légalement pour entraîner une IA relevait bien du fair use, à une condition décisive : la copie numérique doit remplacer la copie papier, détruite après numérisation. Pas de duplication, pas de redistribution, pas d’infraction.

Un livre. // Source : Canva
Un livre. // Source : Canva

Si Anthropic scannait un livre puis le remettait en circulation, il créerait une copie supplémentaire et fragiliserait sa défense. En le détruisant, l’entreprise ne fait que convertir un livre. À noter que cette décision, rendue en première instance et jamais confirmée en appel, ne lie pas les autres tribunaux américains : d’autres juges pourraient trancher différemment.

Elon Musk promet de ne pas détruire les livres : bientôt une réponse de l’industrie ?

L’emballement de juillet 2026 a au moins eu un effet : forcer un grand nom de l’IA à se positionner. En réponse au thread viral, Elon Musk a annoncé avoir demandé à l’équipe de SpaceXAI (la division IA de SpaceX qui a remplacé xAI) de préserver les livres rares dans une bibliothèque et de les scanner « à la dure », sans découper les reliures.

La promesse, invérifiable à ce stade, ouvre la porte à une évolution des pratiques de l’industrie. Anthropic peut-il continuer à assumer une pratique aussi impopulaire ? Piratage massif, consommation énergétique, contenus artificiels qui inondent le web… La destruction physique de livres offre aux critiques de l’IA un puissant symbole.

Reste la question légale : si un scan est considéré comme une copie, alors Anthropic n’a pas d’autre choix que de détruire. À l’heure des grandes modèles de langage, peut-être faut-il faire évoluer la loi ?

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