Alors que le gouvernement français vient tout juste d’annoncer le déploiement de son IA souveraine destinée aux fonctionnaires, la question de la souveraineté numérique se pose aussi dans l’Éducation nationale.
Pearltrees, entreprise française créée en 2008, l’a bien compris. D’abord lancé comme service de curation pour organiser le web en collections visuelles, l’outil s’est peu à peu recentré sur les enseignants et leurs élèves, jusqu’à devenir l’un des principaux acteurs de l’EdTech à l’école. Il est désormais déployé dans plus de 2 000 établissements en France.
En juin 2026, l’entreprise a franchi une nouvelle étape. Pearltrees Education a annoncé l’entrée à son capital d’ISALT, via le Fonds Stratégique des Transitions, à hauteur de 46 %, ainsi que de RAISE Sustainable Value (RAISE Impact), à hauteur de 31 %. Une opération qui permettra « d’accélérer la construction d’un champion français de l’Edtech », selon le communiqué.

De la curation à l’IA souveraine
L’entreprise affirme aujourd’hui toucher 1,5 million de professeurs et élèves, soit un tiers du secondaire. Déjà bien implantée dans les établissements scolaires, elle a commencé à déployer sa stratégie autour de l’intelligence artificielle : son assistant Pearltrees Spirit équipe les enseignants depuis début 2025.
Avec l’arrivée de nouveaux actionnaires à son capital, la société entend désormais accélérer et changer d’échelle, en faisant de cette IA « maison » le moteur d’un modèle EdTech français revendiqué comme souverain.
Pearltrees revendique des taux d’adoption élevés : 75 % d’enseignants actifs dans les établissements équipés, pour une durée moyenne d’utilisation de 66 minutes par jour. Pour comprendre ce qui explique cet usage, François Rocaboy, cofondateur de l’entreprise, nous a présenté un environnement de travail pensé comme un « sanctuaire » pédagogique.
Une conception qui répond aux exigences de l’Éducation nationale en matière de sécurité et de protection des élèves : « Un élève ne doit pas pouvoir rencontrer n’importe quel internaute, ni être exposé à des publicités ou à des liens promotionnels. Il faut protéger ses données personnelles », explique-t-il.



Concrètement, l’interface se présente comme le bureau virtuel de l’enseignant. Connecté via son Espace Numérique de Travail (ENT) habituel, le professeur peut y glisser-déposer tous types de documents : extraits de manuels, vidéos, textes ou liens web. Lorsqu’une ressource est importée d’Internet, l’outil la nettoie instantanément de ses parasites visuels. Le but ? « Didactiser, c’est-à-dire rendre facile à comprendre pour les élèves les contenus qu’on trouve sur le web », précise François Rocaboy.
En classe, ce bureau virtuel bascule en mode présentation pour être projeté au tableau, mettant fin aux allers-retours fastidieux entre de multiples onglets et logiciels. L’outil facilite également l’inclusion et la différenciation pédagogique : l’enseignant peut, en quelques clics, distribuer un même document, mais avec une typographie spécifiquement adaptée pour les élèves dyslexiques de sa classe, par exemple.
Bientôt une IA pour les élèves des collèges et lycées ?
Si l’organisation documentaire a fait le succès initial de Pearltrees, c’est désormais l’IA qui constitue son nouveau moteur de croissance. L’assistant pédagogique intégré peut générer des textes, extraire des listes de vocabulaire ou encore proposer des corrections d’exercices. Pour cela, l’outil affirme utiliser des processus de « chaîne de pensée » (Chain of Thoughts).
L’argument de vente est habile : là où les manuels scolaires classiques se contentent souvent de livrer le résultat brut en fin de page, l’IA explicite ici tout le cheminement logique pour autonomiser l’élève. Conformément à la doxa éducative actuelle, la machine n’a cependant pas le dernier mot : c’est l’enseignant qui valide ou rejette le travail de l’IA avant de le soumettre.
Mais attention au mirage du tout-IA. Derrière cette vitrine technologique, la réalité des usages sur le terrain montre que la plateforme sert encore de couteau suisse très différent selon les disciplines. Pearltrees s’efforce de coller aux besoins logistiques de chaque communauté de profs, dont les attentes n’ont rien à voir d’un cours à l’autre.
François Rocaboy le concède volontiers : l’outil est modelé par la matière qu’il supporte. « Les profs de langue l’utilisent beaucoup pour l’usage de l’audio, les profs d’histoire-géo pour la gestion du document, les professeurs de français pour la gestion des textes », énumère-t-il. En mathématiques, la plateforme est plutôt utilisée pour centraliser des capsules vidéo explicatives ou pour piocher dans des catalogues « d’exercices d’automatisme », par exemple.

Une IA souveraine pour les enseignants
Pour soutenir ces nouvelles ambitions tout en rassurant l’Éducation nationale, l’entreprise se dit catégorique sur son indépendance technologique. « La souveraineté éducative n’est plus un sujet abstrait, c’est une attente que formulent aujourd’hui le ministère de l’Éducation nationale, les collectivités territoriales, les académies, les enseignants et les parents d’élèves », assure Patrice Lamothe, PDG et co-fondateur de Pearltrees.
Pearltrees refuse d’intégrer des API externes (comme celles de ChatGPT ou de Claude). Si la direction n’a pas souhaité nous préciser la nature exacte des modèles open source qu’elle utilise sous le capot (les « Transformers », l’architecture technologique au cœur des IA modernes), elle assure s’appuyer sur des briques technologiques maîtrisées de bout en bout, qui tournent exclusivement sur ses propres serveurs hébergés en France.
Plus important encore pour rassurer le corps enseignant : « Nous n’utilisons pas les données d’utilisateur pour entraîner ce modèle », insiste le PDG. Le travail intellectuel des professeurs et les devoirs des élèves resteraient donc strictement cloisonnés et confidentiels.
Si l’IA « maison » de Pearltrees est aujourd’hui strictement réservée aux professeurs, la direction n’exclut pas de l’ouvrir directement aux élèves. Bien consciente que les adolescents utilisent déjà massivement des outils génératifs hors des murs de l’école, l’entreprise imagine plutôt une approche basée sur le tutorat bridé pour accompagner la réflexion.
Cette volonté de garder la maîtrise des usages s’inscrit dans une philosophie plus large. Au-delà de l’IA, Pearltrees cherche à se distinguer par une approche qui se veut plus ouverte et moins contraignante pour les établissements scolaires.
Dans un marché de la EdTech souvent critiqué pour ses écosystèmes fermés qui rendent le changement de prestataire complexe, la firme fait le pari de la réversibilité. Le déploiement technique dans un nouvel établissement est, selon les fondateurs, particulièrement agile (moins d’un mois) et peut s’effectuer à n’importe quel moment de l’année scolaire. Surtout, l’entreprise garantit qu’elle ne retiendra jamais un utilisateur en otage.
Si un établissement, un professeur ou même un élève souhaite quitter la plateforme, il dispose d’un droit inaliénable sur son travail. « À n’importe quel moment, que vous changiez ou pas, vous pouvez exporter toutes vos données d’usage en intégralité, très simplement, en un clic », promet Patrice Lamothe.
Cette exportation, réalisable aux formats standards (HTML ou RDF) en une dizaine de minutes, permet en théorie à chaque enseignant de récupérer l’ensemble de ses cours et de son arborescence. Une initiative louable face aux pratiques du secteur, même si, dans les faits, récupérer un fichier RDF ou HTML brute ne garantit pas toujours une réintégration facile et sans perte de mise en page dans un autre logiciel concurrent.
À l’heure où l’Éducation nationale cherche à mieux maîtriser ses outils numériques, Pearltrees espère donc convaincre qu’une alternative française peut encore se faire une place face aux plateformes américaines déjà omniprésentes dans les salles de classe.
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