La série la plus jouissive du moment vient de se terminer dans un feu d'artifice de tension et de folie pure. Elle achève d'asseoir sa créatrice Phoebe Waller-Bridge au rang de personnalité incontournable du paysage sériel.

«  Je sais, ça va être dur de me faire confiance à nouveau. Mais je vais faire mes preuves. Je te le promets  », déclare Villanelle à son ancienne amante Nadia. Au volant d’une jeep, elle attend que sa partenaire, rassurée, aille ouvrir le coffre pour enclencher la marche arrière et lui rouler dessus. Puis lui repasser sur le corps en marche avant. « Oups », lâche-t-elle d’un air guilleret.

A chaque fois que Jodie Comer (vue dans Thirteen) apparaît à l’écran, c’est toujours le même frisson : un mélange d’excitation et d’appréhension. On contemple avec délice les mouvements de l’actrice qui incarne cette tueuse en série dénuée d’empathie, et pourtant si drôle. Sublime et monstrueuse, violente et sarcastique, elle incarne à elle seule la dernière série en date de Phoebe Waller-Bridge.

Capture d’écran « Killing Eve ». BBC America.

Après avoir signé très belle série sur l’amour destructeur (Crashing) et une encore plus bouleversante sur l’absurdité dans le deuil (Fleabag), la dramaturge britannique de 32 ans revient avec Killing Eve, adaptation à sa sauce des livres de Luke Jennings, Codename : Villanelle. On y suit l’enquête d’Eve Polastri (Sandra Oh) à la poursuite d’une tueuse en série complètement dingo dans une série d’espionnage qui ne fait pas que renouveler le genre : elle en explose les carcans.

Le savant équilibre entre absurde et drame

Si Jodie Comer est sa star, Phoebe Waller-Bridge a trouvé en la comédienne Sandra Oh son alter ego. On retrouve chez l’ancienne tête d’affiche de Grey’s Anatomy cette même intensité, comme si elle avait un œil sur tout en permanence, prête à (re)bondir sur la moindre phrase. Dans Fleabag, Waller-Bridge passait du drame à l’ironie en un regard caméra : ici Sandra Oh désamorce les scènes les plus stressantes avec un simple sursaut d’intonation de la voix.

On glousse encore en se remémorant les sourcils soulevés d’Eve Polastri lorsqu’elle est contrainte de divulguer son code pin simpliste sous la menace d’un couteau. Elle prononce avec hésitations les quatre chiffres, d’abord le 1 et le 2, puis le 3… et finalement le 4, le regard empli de honte, comme si sa fierté amochée était soudain plus important que sa vie en danger.

Avec Phoebe Waller-Bridge, tout est dans l’équilibre des genres. Les réflexions crues viennent contrebalancer les déclarations d’amour, les hésitations gauches des personnages tranchent avec les scènes d’action à la limite du gore. A plusieurs reprises, la série emprunte à Tarantino dans sa violence pop, le sang qui jaillit et les meurtres à répétition. Et pourtant on rit, probablement plus que devant une des nombreuses « dramédies » modernes que nous vend à la pelle le paysage des séries actuel.

Les femmes, sans justification

Tout le monde aime Villanelle, surtout les personnes à qui elle fait du mal. A l’image d’un Mad Mikkelsen qui sert de la chair humaine à ses invités dans la série Hannibal, la joyeuse psychopathe envoie des vêtements de marque aux femmes qu’elle convoite. Et les met face à leurs pulsions refoulées. Eve Polastri ne peut s’empêcher d’enfiler la robe fourreau bleue qu’elle a reçue de la meurtrière, comme elle ne parvient pas à résister à son attraction pour la femme qu’elle doit capturer.

« Killing Eve ». BBC America

Dans Killing Eve, les femmes sont lesbiennes et bisexuelles et ça n’a pas besoin d’être expliqué. La production abuse volontairement de la tension érotique sans jamais sexualiser ses actrices, preuve que l’on peut échapper au male-gaze même avec un casting de réalisateurs 100 % masculins. On sent la présence de Waller-Bridge (qui signe l’adaptation et la moitié des scénarios de la saison 1) à chaque plan, elle qui montrait déjà si bien dans Fleabag la sexualité féminine sans retenue, avec flegme et sincérité. La bande originale, parsemée de voix voluptueuses, appuie cette atmosphère envoutante.

À l’heure où les séries se binge-watchent machinalement — demandez à vos amis de vous citer les séries qu’ils regardent en ce moment, et comptez sur les doigts d’une main ceux qui ne mentionnent pas Netflix — Killing Eve est un bol d’air frais. Diffusée à raison d’un épisode par semaine sur BBC America (un jour sur Canal+ en France), la série a su se faire désirer et monter les tensions — érotiques, sexuelles, dramatiques — graduellement. Pour finalement s’achever le 27 mai dernier dans feu d’artifice de folie, qui appelle naturellement une saison 2. On attendra de ce deuxième volet une intrigue peut-être moins prétexte, et davantage de scènes partagées entre les deux actrices-phares aux charismes magnétiques.

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