En Chine, une nouvelle vague de termes censurés a accompagné l'annonce du Parti communiste chinois de modifier la constitution pour permettre à un président de faire plus de deux mandats consécutifs. Dans le lot, la lettre « N » a été provisoirement interdite sur Weibo, le Twitter local.

Ce n’est pas une surprise, la censure d’Internet en Chine est féroce. Outre le filtrage du réseau pour bloquer les informations qui proviennent de l’extérieur, via le Grand Firewall de l’Empire du Milieu, qui agit selon le même principe que la Grande Muraille de Chine (empêcher l’intrusion dans le pays d’éléments étrangers), une surveillance implacable existe sur ce qui dit à l’intérieur des frontières.

Ainsi, des sujets liés aux manifestations de la place Tian’anmen, qui ont été durement réprimées il y a une trentaine d’années, à l’indépendance de Taïwan ou du Tibet, au Dalaï-lama, aux contenus pornographiques, au mouvement spirituel Falun Gong, considéré comme une secte par les autorités, à la démocratie, à la liberté de la presse ou à la liberté d’expression sont régulièrement bannis.

Muraille de Chine
CC Manuel Joseph

Cette censure est évidemment évolutive. En fonction de l’actualité, des termes, des articles de presse ou des expressions peuvent être mis à l’Index. Ainsi, lorsque s’est déclenché le Printemps arabe, le mot « Égypte », sous sa forme écrite avec des caractères chinois, a été censuré. Pékin n’avait en effet aucune envie de voir fleurir les mêmes aspirations dans la tête des Chinois.

Cette capacité d’adaptation de la censure a pu être observée récemment avec la modification à venir de la Constitution de la République populaire de Chine, souhaitée par le Parti communiste chinois (PCC). Son comité central entend supprimer la limite de deux mandats présidentiels consécutifs, de manière à permettre à l’actuel président, Xi Jinping, 64 ans, de rester plus longtemps au pouvoir.

Xi Jinping illustration
Xi Jinping.
CC Luci Harrison

Xi Jinping est en train d’achever son premier mandat, de cinq ans, et doit entamer le second courant mars 2018. À l’issue de celui-ci, en 2023, l’intéressé approchera des 70 ans. Cet âge avancé n’effraie évidemment pas l’actuel chef de l’État ni les cercles du pouvoir qui lui sont proches, même si l’hypothèse d’une présidence à vie n’est pas jugée crédible par les spécialistes de la Chine.

Mais dans la mesure où les projets du PCC de changer la constitution pour satisfaire les ambitions de Xi Jinping ne sont pas assurés d’emporter l’assentiment unanime de la population, même s’il est dit que le président actuel jouit d’une bonne image dans le pays, sans doute en partie grâce au culte de la personnalité auquel s’adonne le pouvoir, un certain nombre de mots-clés ont été récemment bannis.

CC Nicolas de Camaret

La censure est active sur Weibo, l’équivalent local de Twitter. Parmi les termes relevés par le site China Digital Times, on trouve des mots comme « désaccord », « culte de la personnalité », « immortalité », « perpétuel », « éhonté », « 10 000 ans » (une expression pour dire « longue vie à ») ou encore « Xi Jedong », fusion entre Xi Jiping et Mao Zedong.

Ce sont bien entendus leurs équivalents écrits en sinogrammes qui ont été sabrés.

Mais plus étrange, il s’avère aussi la lettre « N » a aussi été temporairement bloquée. On ne sait pas pourquoi, mais selon Victor H. Mair, professeur de langue et littérature chinoises à l’université de Pennsylvanie, cette mesure a peut-être été prise par la peur, à Pékin, de voir la contestation prendre une forme mathématique, avec la lettre « N » étant alors comprise comme une variable.

« C’est probablement par crainte de la part du gouvernement que ‘N’ = ‘n mandats en fonction’, avec ‘n > 2’ ;comme dans ‘liánrèn n jiè 连任n届’ (‘n mandats successifs en fonction’), ce qui serait de toute façon interdit à cause de la partie liánrèn ? ? (« continuer en fonction ») », écrit le sinologue. Il ne s’agit que d’une hypothèse, mais elle est jugée plausible par un bon connaisseur de la censure chinoise.

« [Les censeurs] ont probablement déterminé que c’était sensible et ont alors décidé d’ajouter ce contenu à la liste noire pour empêcher les autres de publier quelque chose de semblable », a indiqué au Guardian celui qui a cofondé GreatFire.org, un service qui veut proposer aux internautes chinois une plateforme permettant de contourner le Grand Firewall de l’Empire du Milieu

« Je doute qu’ils y aient réfléchi tant que ça, la lettre ‘N’ a été victime provisoirement de cette décision hâtive », ajoute-t-il. D’ailleurs, d’après China Digital Times, la mesure a été levée dans la journée du 26 février. Par ailleurs, on peut relever que d’autres lettres qui auraient pu servir de la même façon, comme « X » ou « Y », n’ont pas subi les mêmes désagréments.

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