La popularité de la Formule 1 ne profite pas qu’aux écuries et aux diffuseurs. Dans l’ombre, une autre industrie tourne à plein régime : la cybercriminalité. Rencontre avec Bogdan Botezatu, directeur de la recherche sur les menaces chez Bitdefender, qui a cartographié les risques cyber auxquels s’exposent les fans du sport automobile.

Avec une audience totale de 1,83 milliard de téléspectateurs la saison dernière, la Formule 1 n’a jamais attiré autant de monde. Et peut-être jamais autant d’escrocs.

En marge de la présentation du Fan Threat Index, qui recense l’ensemble des menaces envers les fans de F1 étudiées par les équipes de recherche de Bitdefender, Numerama a pu s’entretenir avec Bogdan Botezatu, le 21 mai 2026.

Bogdan Botezatu, Sr. Director, Threat Research chez Bitdefender // Source : CIO.de
Bogdan Botezatu, Sr. Director, Threat Research chez Bitdefender. // Source : CIO.de

Pour le directeur de la recherche sur les menaces, qui accompagne notamment Ferrari dans sa stratégie de cybersécurité, cette étude part d’un constat sans appel : si les grandes écuries investissent massivement pour protéger leurs données de télémétrie et leur propriété intellectuelle, les spectateurs, eux, restent dans un angle mort.

Pourtant, ils constituent des cibles prioritaires et la raison est avant tout économique. « La Formule 1, comme le golf, c’est un hobby très coûteux. Les gens qui ont de l’argent à dépenser sont naturellement plus ciblés par les cybercriminels », explique-t-il. Mais le profil financier du fan de F1 n’est qu’une partie de l’équation.

Un cocktail de vulnérabilités structurelles

Ce qui rend les fans de F1 particulièrement exposés, c’est la conjonction de plusieurs facteurs propres à l’écosystème du sport automobile. L’urgence, d’abord. « La F1 crée le contexte parfait entre des événements qui bougent vite et des portefeuilles bien garnis », résume Bogdan Botezatu. « Quand les choses vont vite, les gens font des erreurs de cybersécurité. »

Billets en rupture de stock, merchandising en édition limitée, offres de dernière minute : chaque week-end de course génère une pression d’achat qui pousse les fans à baisser leur garde. « Vous devenez victime d’une offre de dernière minute que vous lisez dans l’avion, en déplacement ou dans le métro », illustre-t-il.

Les cybercriminels ont parfaitement intégré ce rythme. Et selon l’étude publiée par l’entreprise, leur activité suit le calendrier officiel de la FIA avec précision : explosion des fausses billetteries et des boutiques contrefaites avant la course, pic du streaming illégal pendant, puis faux sondages et plateformes de replay frauduleuses dans la foulée.

ClickFix ou encore BADBOX

La fragmentation des droits de diffusion aggrave encore la situation. Dans de nombreux pays, certains fans ne savent même plus sur quelle chaîne regarder la course. Cette confusion pousse une partie du public vers des solutions alternatives, et risquées.

Les sites de streaming illégaux sont notamment truffés de pièges. Parmi eux, les attaques ClickFix : une fausse vérification CAPTCHA qui invite l’utilisateur à exécuter lui-même une commande malveillante.

Exemple de ClickFix donné par le CERN. // Source : Capture d'écran Numerama
Exemple de ClickFix donné par le CERN. // Source : Capture d’écran Numerama

À cela s’ajoutent les box Android à bas prix, infectées en usine avant même d’arriver chez l’acheteur, comme le botnet BADBOX 2.0, documenté par le FBI en juin 2025. En croyant regarder la course gratuitement, l’utilisateur transforme son réseau domestique en infrastructure proxy pour des opérations criminelles.

Et l’IA amplifie encore le phénomène : « La barrière de la langue a disparu », note Bogdan Botezatu. « Des cybercriminels qui opèrent depuis la Hongrie, par exemple, ne pouvaient pas réaliser de campagnes de marketing convaincantes auprès du public français, anglais ou finnois. Mais avec l’avènement des LLM, ces barrières sont tombées. Aujourd’hui, un hacker finlandais peut traduire son texte en japonais, et l’inverse. »

Quant à l’idée que ces arnaques seraient le fait de hackers isolés, elle est depuis longtemps dépassée. « Ce sont de grandes entreprises à ce stade », tranche le chercheur, « avec du marketing, mais aussi de la gestion d’actifs, du développement web. Ils ont des centres d’appels qui font passer des détecteurs de mensonges à l’embauche pour être sûrs de ne pas recruter des policiers infiltrés. »

Formation plutôt que solution miracle

Faut-il alors imaginer une plateforme unique, centralisée, qui mettrait fin à la fragmentation des droits ? Bogdan Botezatu balaie l’idée aussi vite qu’il l’envisage : « Ce serait idéal, et en même temps, ce serait un point de défaillance unique. »

Peu de chances que la réponse vienne d’une réforme structurelle des droits TV, l’expert préfère donc miser sur « l’éducation combinée à la technologie », regrettant au passage que la cybersécurité soit si peu enseignée à l’école. « Quand les enfants rentrent en CP, on leur apprend à se brosser les dents, à traverser en sécurité. Mais on ne fait pas suffisamment d’éducation à la cybersécurité. »

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