Face à l'accumulation de scandales et de difficultés au sein d'uber, le sort de son co-fondateur et patron, Travis Kalanick, semblait scellé : il vient de démissionner sous la pression des actionnaires. Retour sur le parcours d'un entrepreneur qui a construit son succès en privilégiant le passage en force aux négociations et l'immédiateté au temps long.

Les jours de Travis Kalanick à la tête d’Uber étaient comptés, surtout depuis sa mise en retrait annoncée à la mi-juin, officiellement pour raisons personnelles. Après avoir tenté jusqu’au bout de rester à la tête de l’entreprise, qu’il a co-fondé en 2009, le controversé patron du service de VTC a finalement accepté de démissionner, sous la pression des actionnaires.

Une sortie brutale et peu glorieuse, à l’image des méthodes de cet entrepreneur devenu milliardaire grâce à une méthode basée sur le rapport de force et la rapidité, qui divise, comme le prouvent les innombrables témoignages de ses anciens collègues ou collaborateurs.

Considéré par certains comme un excellent homme d’affaires, à l’ambition démesurée, Travis Kalanick est dépeint plus crûment par d’autres comme un « enfoiré ». Un proche de l’entrepreneur estime que ces deux visions sont complémentaires : «  Parfois, les enfoirés créent de superbes affaires ». Retour sur son parcours.

CC Lewes

Scour, première ascension fulgurant

Le natif de Los Angeles, qui a grandi dans la banlieue de Northridge, a hérité du sens des affaires de sa mère, publicitaire pour le Los Angeles Daily News, et de l’esprit mathématique de son père ingénieur. Enfant, Travis Kalanick rêve de devenir espion. En 1994, le jeune homme de 18 ans se lance dans sa première expérience entrepreneuriale, en créant un cours de préparation à l’examen d’entrée à l’université.

Travis Kalanick rejoint lui-même la faculté d’UCLA pour y suivre un cursus informatique. En 1998, il abandonne ses études pour lancer, avec six camarades de promotion, la startup Scour, un moteur de recherche en ligne qui devient surtout connue pour sa plateforme d’échange peer-to-peer, riche de plus de 250 000 utilisateurs. Les 13 membres de Scour travaillent les uns sur les autres dans un appartement miteux de Westwood où l’impression d’un simple document fait souvent sauter l’électricité, tandis que toute utilisation du micro-ondes nécessite d’éteindre les PC le temps de la cuisson, pour éviter la surchauffe.

L’aventure Scour s’interrompt en plein vol quand de nombreux ayant-droits lui réclament 250 milliards de dollars de dommages et intérêts pour atteinte au droit d’auteur. La startup fait faillite en 2000 mais Travis Kalanick, qui passe à l’époque près de 14 heures par jour couché dans son lit pour récupérer de ses efforts désespérés, en tire une leçon : « Je jouais à ce petit jeu qui consistait à simuler jusqu’à réussir, ou à affronter la réalité. Quand vous êtes dans cet état d’échec, il finit par vous détruire. »

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CC Jen R

« Travis Kalanick est doué pour s’extraire de situations délicates »

En 2002, le magazine Technology Review de la prestigieuse université américaine MIT vante les qualités de celui qui a intégré sa liste des meilleurs « innovateurs » de moins de 35 ans. La revue pointe déjà une particularité atypique du jeune entrepreneur : « Travis Kalanick est doué pour s’extraire de situations délicates. »

Son nouveau projet, Red Swoosh, lancé dès 2001 doit lui permettre de rebondir en misant de nouveau sur du peer-to-peer, non plus pour partager du contenu dont il n’a pas les droits, mais simplement pour réduire la vitesse de chargement de contenus multimédia des utilisateurs du service.

Face au mur qui se dresse rapidement devant eux, Travis Kalanick et son associé Michael Todd commencent à se jouer de certaines lois, qui leur vaudront plus de 100 000 dollars d’arriérés au fisc américain. Mais la persévérance de Kalanick — qui travaille notamment pendant 3 ans sans salaire, coupe les ponts avec son co-fondateur et renouvelle son équipe à plusieurs reprises — finit par payer : Red Swoosh est finalement revendu au groupe Akamai pour 23 millions de dollars en 2007.

Un ancien salarié ne cache pas son admiration : «  Il se levait le matin alors qu’il n’y avait personne dans l’équipe, et il a fini par réussir. Ça vous inspire de plein de manières de le voir continuer même quand les choses étaient difficiles et qu’il n’avait plus rien. »

Sessions de brainstorming autour de Wii Sports

Travis Kalanick, qui avait dû retourner vivre chez ses parents pendant les pires années de disette de Red Swoosh, profite pleinement de son nouveau statut de millionnaire, sans rompre avec son style vestimentaire d’une grande simplicité, lui qui continue de porter des t-shirts depuis ses années universitaires. Maintenant qu’il a de nouveau quitté le foyer familial, le presque trentenaire se félicite de pouvoir enfin «  se taper des filles », déguste les plats préparés par le cuisinier personnel qui officie dans sa grande maison, où il reçoit souvent de nombreux entrepreneurs de son âge pour discuter d’idées de startups autour d’une partie de tennis sur Wii Sports.

En 2009, celui qui aime bloguer sur son mode de vie et sa philosophie, co-fonde UberCab — qui deviendra Uber deux ans plus tard — avec Garrett Camp. L’idée de ce service qui relie chauffeurs et passagers grâce à leurs smartphones pour créer une alternative aux taxis est venue à Garett Camp après avoir déboursé 800 dollars au nouvel an avec des amis pour s’offrir un chauffeur privé.

Travis Kalanick lui en attribue tout le crédit : « C’est Garrett qui a inventé ce putain de concept qui vous permet de vivre dans le futur et d’être un roi en appuyant simplement sur un bouton de l’appli. J’ai simplement envie de l’applaudir et de l’enlacer en même temps. »

« Uber ne serait jamais arrivé là sans Travis et son arrogance »

Les 10 premiers chauffeurs à réaliser des courses UberCab à San Francisco, en juin 2009, se trouvent vite confrontés à un afflux de demandes. Face à l’engouement, la startup réalisera par la suite une levée de fonds d’un peu plus d’un million de dollars.

À l’origine, Travis Kalanick est simplement chargé de superviser les débuts d’UberCab, comme il l’expliquera plus tard : « Je devais gérer l’entreprise temporairement, transformer le produit en prototype et trouver un responsable pour gérer ça à plein temps tout en assurant ses débuts à San Francisco. Cette approche me convenait vu que je n’étais pas prêt pour un boulot à plein temps — je récupérais encore de 10 ans de vie de startup sans interruption. »

Kalanick recrute ainsi Ryan Graves en tant que directeur après avoir posté son annonce sur Twitter. Sa recrue finira par lui céder sa place en décembre 2010, sans vraiment trop avoir le choix à en croire des sources internes, par ailleurs convaincues qu’il s’agissait du bon choix : «  [Uber] ne serait jamais arrivé là où il en est sans Travis et son arrogance. »

Uber, un service qui s’impose au forcing

Celle-ci transparaît notamment dans la méthode d’implantation d’Uber, qui n’hésite pas à s’imposer dans plusieurs grandes villes américaines sans respecter les lois en vigueur. Ainsi, en 2012, Uber se lance à New York en toute illégalité, malgré les avertissements des autorités. Un ancien responsable d’Uber témoigne : « Il est simplement irresponsable d’ignorer les règles et les lois dans leur ensemble sous prétexte que vous voulez lancer un produit selon une certaine vision des choses. »

Travis Kalanick adopte une philosophie claire : foncer, perturber l’ordre établi, et en gérer les conséquences après coup, conformément à la définition de son nom d’origine allemande (über). Le terme est synonyme, en anglais, de « super » ou «  au sommet ». Le millionnaire ne perd pas non plus la moindre occasion de s’attaquer frontalement à ceux qui se dressent sur sa route, comme le service VTC concurrent Lyft, auquel il lance notamment sur Twitter : « Tu as encore beaucoup de retard à rattraper… #clone » ou encore en postant sur son compte Instagram la dernière procédure de blocage juridique reçue dans sa boîte aux lettres, accompagnée d’un commentaire ironique : « Un cadeau d’accueil sympa envoyé par le représentant d’un groupe de taxis. »

CC David Berkowitz

La conquête de New York et de Las Vegas

La méthode, aussi décriée soit-elle — au même titre que la mauvaise rémunération des chauffeurs, non considérés comme salariés –, fonctionne : New York finit par autoriser Uber à circuler dans ses rues en 2013. Quand Travis Kalanick sent qu’il peut compter sur le soutien de ses futurs clients, il n’hésite pas non plus à les encourager. En 2014, lors du CES, rendez-vous mondial de la tech organisé dans la capitale du jeu, il appelle les visiteurs mécontents à contribuer au hashtag #VegasneedsUber (« Vegas a besoin d’Uber ») sur Twitter. Le service de VTC sera finalement autorisé dans la ville fin 2015 — avec quelques restrictions.

L’ascension d’Uber est aussi rapide que spectaculaire, pour le plus grand plaisir des investisseurs, qui passent outre tous les excès de Travis Kalanick, qu’il s’agisse de disputes avec ses collègues, de déclarations douteuses au sein de l’entreprise ou en public. Un salarié d’Uber l’a constaté au plus près : « En clair, tout ce qui comptait c’était qu’il « obtenait des résultats ». On nous disait en gros : « [ne faites pas attention], Travis fait du Travis, il obtient des résultats, l’entreprise n’arrête pas de grimper. »

Aujourd’hui, Uber est disponible dans plus de 500 villes à travers le monde, trois ans après l’entrée de Travis Kalanick à la 190e place du palmarès Forbes des 400 Américains les plus riches, grâce à une fortune estimée à 5,3 milliards de dollars.

Des critiques récurrentes aux scandales à répétition

Outre la rémunération jugée insuffisante des chauffeurs — qui ne bénéficient pas du statut de salariés et ne manquent pas de manifester pour leurs droits –, le service est aussi critiqué pour l’augmentation automatique de ses tarifs lorsque la demande est au plus haut. Un système qui a donné lieu à plusieurs polémiques au fil des années. En pleine panique pendant l’attentat terroriste de Londres de mars 2017, les courses demandées dans le secteur de l’attaque ont ainsi subi une hausse de 400 % par rapport au prix normal.

Depuis 2016, les complications s’accumulent pour Uber et Travis Kalanick. Pendant l’été, l’entrepreneur désormais quarantenaire rompt soudainement avec sa petite amie violoniste, de 14 ans sa cadette. Uber, affaibli par des pertes record de plus d’un milliard de dollars en 2016, nécessite à ce moment-là l’investissement à temps plein de son chef.

Dans les mois qui suivent, le passage en force tenté par Uber en Californie se retourne contre lui. En 2017, le scandale du harcèlement en vigueur au sein d’Uber — encouragé par une culture d’entreprise plus que douteuse — entraîne plusieurs licenciements, alors que l’image négative de l’entreprise ne cesse de s’aggraver, entre le mouvement de boycott survenu  aux premiers jours du Muslim Ban, la révélation du programme d’espionnage déployé contre Lyft, les accusations de vol de technologie autour de la voiture autonome de Google, ou de sexisme contre le bras droit de Kalanick.

CC TechCrunch

Crise de colère et besoin d’assistance

Mis en difficulté, Travis Kalanick finira lui-même par reconnaître son besoin d’assistance après la diffusion virale d’une vidéo de sa crise de colère contre un chauffeur Uber qui a eu l’audace de lui reprocher le changement de sa politique tarifaire. Puis par se mettre en retrait — en partie à cause du décès soudain de sa mère dans un accident de bateau — avant de finir par démissionner.

Son ami milliardaire Mark Cuban, l’entrepreneur-milliardaire connu pour son franc-parler, qui a soutenu financièrement Travis Kalanick à ses débuts, résume sa personnalité d’une formule : « Travis est prêt à traverser un mur pour atteindre ses objectifs, c’est sa plus grande force/qualité. Son plus grand défaut, c’est qu’il est prêt à traverser un mur pour atteindre ses objectifs. C’est la meilleure manière de le décrire. »

Maintenant qu’il s’est heurté à un mur plus solide que lui, reste à savoir Travis Kalanick saura rebondir avec un nouveau projet, ou si sa réputation est trop endommagée pour espérer obtenir la confiance de nouveaux partenaires.

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