En un an, le nombre de joueurs de drone soccer a doublé en Corée du Sud et la France va bientôt accueillir le premier tournoi européen. Avec des ballon-drones qui virevoltent dans les airs sous des jeux de lumières psychédéliques, Star Wars rencontre le Quidditch dans la ville de Jeonju. Numerama vous y emmène.

L’air vibre quand le bruit caractéristique d’un tourbillon d’abeilles se dirige droit vers nous. Notre corps recule instinctivement et un pic d’adrénaline nous électrise. Il n’y a pourtant aucun insecte : la responsable de notre frayeur n’est autre qu’une grosse balle qui vole dans les air.

Le vrombissement de la ruche s’éloigne aussi vite qu’il est venu en nous ébouriffant le visage. La balle à mieux à faire que de nous faire peur : il faut qu’elle remporte le match qui se joue ici, à Jeonju en Corée du Sud, malgré le froid de décembre. Nous assistons à la 12e compétition de Drone Soccer coréenne, un sport méconnu qui prend pourtant de l’ampleur tout autour du globe.

Trois manches de trois minutes

Autour de l’arène, les spectateurs crient leurs encouragements. Dans le rectangle sombre délimité par un filet de protection, deux équipes de 5 drones, protégés par des sphères en forme de squelette de ballon de football, s’affrontent. Seul un drone dans chaque équipe, le « striker » peut marquer s’il traverse le cercle suspendu des buts adverses. Les autres drones sont libres de leurs mouvements – mais l’une des stratégies conventionnelles comprend un gardien de but, un défenseur, un joueur au milieu du terrain et un attaquant en soutien du striker.

Une arène de Drone Soccer // Source : Ophélie Surcouf

Chaque match comprend trois manches de trois minutes chacune. Le ballon-drone fonce droit vers une autre balle et les deux rebondissent sur le sol. L’un d’eux s’éteint, l’autre repart à l’assaut. Le ballon tremblote dans les airs comme un oiseau blessé mais parvient tout de même à empêcher l’équipe adverse de marquer en fonçant sur son striker dans une dernière charge kamikaze.

Des LED de toutes les couleurs balayent la pièce : on se croirait dans une boîte de nuit. Ce 12 décembre, l’équipe des bleus est en train de mener 7 à 4 l’équipe des rouges. Il reste dix secondes aux joueurs qui pilotent leurs drones, alignés à l’extérieur de l’arène. Un buzzer résonne dans le stade. La manche est terminée. Les drones sursautent en direction de leurs propriétaires, qui ouvrent les portes de l’arène pour aller les récupérer.

L’important c’est de participer

«  La plupart des jeux qui impliquent des technologies se jouent seul, se passionne Kwang Jeong-ho, un instituteur qui participe à la compétition. Avec le drone soccer, on bâtit une communauté, on peut jouer ensemble et interagir. On crie les uns sur les autres, ajoute-t-il en ajustant sa casquette. Il y a une belle ambiance. »

Le sport est né il y a deux en 2016 à Jeonju – une moyenne-ville au sud-est de la Corée du Sud. Connue pour son architecture traditionnelle et sa cuisine, elle est aussi l’épicentre de l’industrie de carbone du pays. L’idée de jouer aux auto-tamponneuses avec des drones est née dans l’esprit de Lee Beom-su, un ancien militaire brièvement passé par pompier avant de rejoindre le laboratoire de recherche de CAMTIC Advanced Mechatronics Technologies Institute for Commercialization. « Je voulais créer un jeu qui connecterait les gens, explique-t-il emmitouflé dans son manteau. Ce n’était pas compliqué. On voulait simplement qu’il soit amusant d’y jouer et divertissant à regarder. Personne n’aurait pensé à faire s’entrechoquer des drones. C’est de la haute-technologie : ils sont fragiles et surtout très chers.  »

« Personne n’aurait pensé à faire s’entrechoquer des drones »

Lee Beom-su tient parole. Pendant le match, les drones sont malmenés. Ils se foncent les uns dans les autres, rebondissent au sol, se cognent dans les grands cercles qui servent de goal ou rentrent dans les cordages en fibre de carbone qui entourent l’arène.

Léger comme le carbone

La première étape du développement a donc été de trouver un moyen de protéger les drones. «  Il y a de nombreuses manières de s’y prendre, explique Lee. Mais personne n’avait pensé à les appliquer à des drones. » Le laboratoire CAMTIC a développé, avec le soutien du gouvernement et des industries locales, une sphère protectrice en forme de balle. Elle est composée essentiellement de fibre de carbone – et d’un peu de plastique. « S’il n’y avait que du plastique, elle se briserait trop facilement, détaille Lee Ko-seok, le chef de l’équipe en charge de développer les technologies du drone soccer à la Jeonju Carbon Industry Division. Et si on utilisait du métal, la balle serait trop lourde pour voler. »

Aucun ballon-drone ne peut survivre longtemps dans l’arène à moins de savoir encaisser les coups. Les composants – moteurs, capteurs, hélices – sont assemblés via des câbles fins. Le moindre choc peut déconnecter ou déplacer n’importe lequel d’entre eux. Certaines lumières LEDs s’éteignent après un seul assaut et il est quasi impossible pour une équipe de garder tous ses drones en jeu pendant les trois minutes règlementaires.

450 euros minimum

Les composants – fabriqués en Corée – ont bien entendu un prix. Un set de drone soccer coûte environ 450 euros en ligne. « C’est cher parce que chaque partie du squelette de la balle doit être exactement la même pour que le jeu soit fair-play – jusqu’au nombre exact de molécules de carbone »reconnait Lee Beom-su. La vérification se fait à la main dans les usines.

Si le drone est à terre, la règle veut que le pilote avertisse le centre de contrôle en croisant les bras devant lui et place son contrôleur au sol pour indiquer qu’il abandonne. Entre les manches, les joueurs et leurs supporters s’activent comme une équipe de ravitaillement en pleine course de Formule 1. Ils réparent les drones avec les outils entassés dans des boîtes étalées sur les bancs, ajustent les tactiques et analysent le jeu adverse.

La balle doit aussi être très légère pour ne pas gêner l’aérodynamisme ou la vitesse de vol des drones : aucun drone ne doit dépasser les 1 100 grammes. C’est d’ailleurs la règle préférée de Kwang Jeong-ho : «  Vous pouvez adapter les réglages du drone comme vous le voulez tant que la limite de poids est respectée. Vous devez juste être créatif ! »

Comparaison de deux modèles de drones // Source : Ophélie Surcouf

Un spectacle de science-fiction

Le drone soccer a parfois été assimilé au jeu de Quidditch dans Harry Potter, et il a bien matière à faire la comparaison : des joueurs envoient bien des balles volantes marquer des points à travers des cercles suspendus au-dessus du sol. Mais le jeu inventé par J.K. Rowling n’a jamais été l’une des inspirations de l’équipe de CAMTIC.

La toute première version se jouait comme du football – avec une sphère vide qui faisait office de ballon. Les équipes devaient la faire rebondir et l’envoyer dans le cercle de l’équipe adverse. «  Le problème, raconte Lee Beom-su, c’était que contrairement au foot où la balle est toujours plus rapide que les joueurs, dans notre version du jeu, les drones motorisés étaient toujours plus rapides que la balle. » Le jeu finissait toujours par ressembler à 10 balles en cercle autour d’une seule – un challenge intéressant pour les joueurs mais un spectacle très ennuyeux pour les spectateurs. La balle supplémentaire fut retirée d’un commun accord. La seconde version fut abandonnée encore plus vite : tous les ballons-drones pouvaient marquer ce qui finissait en course plutôt qu’en jeu d’équipe stratégique. « On a décidé d’autoriser seulement le striker à marquer et le jeu est devenu ce qu’il est aujourd’hui », conclut Lee Beom-su.

Jeonju organise des évènements régulièrement depuis deux ans. Pour cette 12e édition, six équipes s’affrontent. Les 60 ou 80 personnes rassemblées dans le froid de décembre représentent un nombre risible par rapport aux 500 membres présents à la compétition précédente. « C’est la compétition des perdants, se moque gentiment Jeong In-young, la maman d’un des plus jeunes pilotes du jour. Ils ont tous perdu la dernière fois et sont arrivés après la troisième place. » Elle a bravé les températures négatives avec sa grosse doudoune pour accompagner et encourager son fils de 12 ans, Ryan Kim, qui aide une équipe constituée de personnes en situation de handicap avec leurs ballons-drones.

L’un des membres de cette équipe est Lee Myung-cheol. Fièrement campé sur ses béquilles, l’unijambiste de 79 ans est passionné de drone soccer. « J’ai vu un match pour la première fois il y a un an pendant une cérémonie d’inauguration et je me suis dit : ‘C’est génial ! Ce serait parfait pour les handicapés puisqu’il n’y a besoin que d’une manette de contrôle.’ » Depuis, Lee Myung-cheol a réussi à obtenir des fonds du gouvernement et de Jeonju pour développer des infrastructures plus adaptées pour les handicapés.

Une équipe de personnes en situation de handicap joue au drone soccer // Source : Ophélie Surcouf

Un premier championnat en France en 2019

Le jeu a beau n’avoir que deux ans, il se propage rapidement. La Corée compte plus de 30 000 joueurs – tous amateurs – d’après l’association de Drone Soccer : 220 équipes d’adultes et plus de 600 équipes chez les enfants. La Chine, le Japon, la Malaisie et l’Angleterre ont créé leur propre équipe officielle. Les États-Unis sont en train de lancer leur fédération. C’est la France qui organisera à Rennes le premier tournoi européen de drone soccer en mai 2019 à l’occasion du salon Tech and Play et l’ambition du maire de Jeonju est d’accueillir une « Coupe du Monde » en 2025.

Ces perspectives font rêver le jeune Chwae Min-sung. Le lycéen de 17 ans vient de passer l’examen qui lui a permis d’obtenir le certificat national de Drone soccer il y a deux mois, et s’entraîne à réparer les problèmes techniques de plus en plus ardus que rencontre son drone pendant les compétitions. « Ce n’est pas encore possible, se prend-t-il à espérer, mais un jour, peut-être, je pourrais devenir un joueur professionnel de drone soccer. »