Un bourgeois aussi crédule qu’entêté tombe sous la coupe d’un astrologue de pacotille qui lui suggère de brader sa fille à un perruquier au bord de la faillite. La future épouse, loin d’être un pion, refuse ce marché sordide. Epaulée par son amant et une servante rusée, celle-ci va tenter d’échapper à son destin.
À s’y tromper, on croirait l’intrigue d’une pièce oubliée de Molière, l’un des plus célèbres dramaturges français du XVIIe siècle. En réalité, cette trame est celle d’une pièce, L’Astrologue ou Les faux présages, co-créée avec l’intelligence artificielle par le collectif Obvious, à l’avant-garde de l’art génératif et le Théâtre Molière Sorbonne.
Une uchronie théâtrale sous algorithmes
Depuis plus de 2 ans, l’équipe s’emploie à imaginer la pièce inédite qu’aurait pu écrire Jean-Baptiste Poquelin s’il avait survécu à 1673 et ce, grâce aux algorithmes. Le projet est né d’un croisement à Sorbonne Université, lors d’une table ronde sur l’IA et la création.
C’est alors que se rencontrent Pierre-Marie Chauvin, vice-président Arts, Sciences, Culture et Société de l’établissement supérieur et le trio parisien derrière Obvious, composé d’Hugo Caselles-Dupré, Pierre Fautrel et Gauthier Vernier, que nous avons déjà rencontré lors d’un précédent reportage inédit. L’universitaire décide de mettre en relation le collectif avec le Théâtre Molière Sorbonne, où l’on réapprend l’art de déclamer, de jouer et de mettre en scène comme au XVIIe siècle. Ainsi le projet Molière Ex Machina voit le jour avec l’objectif d’inventer une pièce que Molière n’a jamais écrite, mais qu’il aurait pu signer.
Numerama a pu assister aux dernières répétitions de L’Astrologue ou Les faux présages à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation de Paris, dans le 16e arrondissement de la capitale avant une résidence de dix jours, du 18 au 28 avril, aux 3 Pierrots, à Saint-Cloud et les premières représentations à l’Opéra royal du château de Versailles, les 5 et 6 mai.


Pas question, ici, de laisser l’IA improviser à l’aveugle. « Les premières générations m’ont vraiment découragé. On était à des années-lumière de quelque chose qui puisse ressembler à du Molière. La vraie bascule a été de comprendre qu’on n’avait pas encore de méthode » confie à Numerama Mickaël Bouffard, metteur en scène de la pièce. Celui qui porte également la casquette de co-directeur du Théâtre Molière Sorbonne se souvient du tout premier texte produit par l’intelligence artificielle. « C’était catastrophique et ça ne tenait même pas sur 4 pages » nous assure-t-il.
La méthode derrière l’illusion
Depuis, le texte a été confié à Mistral AI, parce qu’il « maîtrise l’ancien français, contrairement à d’autres modèles de langage » explique Pierre Fautrel, cofondateur d’Obvious. « On s’est appuyés sur une sorte de mode d’emploi rédigé par Georges Forestier, le fondateur du Théâtre Molière Sorbonne, qu’il appelait la génétique théâtrale. Il détaille, étape par étape, la manière dont Molière construisait ses pièces. On a aussi nourri le modèle avec des textes de Racine, le théâtre italien, et plus largement tout ce qui pouvait éclairer son époque, parce qu’écrire comme Molière, c’est aussi comprendre ce qu’il regardait autour de lui » détaille l’expert en IA.
NotaGen et Flux AI ont pris le relais pour la musique, les costumes et les décors, entraînés respectivement sur des partitions baroques et sur des croquis du XVIIe siècle. Car, tout comme aucun mot n’a été écrit par les membres du projet Molière Ex Machina, aucun costume ni décor n’ont été dessinés à la main.
Tout a été confié aux algorithmes, et en parallèle, mis en œuvre dans les conditions de l’époque, des techniques de couture aux méthodes de peinture, avec des pigments et de la colle de peau de lapin. C’est sans compter la centaine de parties prenantes, dont une trentaine d’experts en diction, en musicologie ou encore en astrologie, qui ont effectué des relectures à chaque étape du texte pour en vérifier la cohérence et la validité.

Quant au thème, Jean-Baptiste Poquelin aimait tourner au ridicule la naïveté de certaines figures, de l’hypocondriaque dans Le Malade imaginaire à l’hypocrisie de la religion dans Le Tartuffe. C’est donc en toute logique que l’astrologie s’est imposée pour le projet, entre manipulations et croyances. « Ce qui nous intéressait, c’était ce parallèle entre les astrologues d’hier et l’IA d’aujourd’hui : dans les deux cas, on retrouve beaucoup de croyances, d’illusions et d’effets de fascination. Or notre travail, en tant qu’artistes contemporains, c’est justement de garder une distance critique face à cette technologie, dont nous maîtrisons les usages, mais dont nous percevons aussi les excès et les dérives », analyse Pierre Fautrel.
L’IA pour attirer, Molière pour convaincre
Dans une salle de classe, le metteur en scène et deux comédiens relisent attentivement la pièce pour corriger les ultimes erreurs, moins de trois semaines avant la grande première. L’une d’elles concerne l’expression « tomber des nues », qui n’existait pas au XVIIe siècle. Autre exemple : on ne disait pas encore « un hurluberlu » à l’époque. Le mot désignait d’abord une coiffure, avant de devenir un nom au XVIIIe siècle.
Dans la pièce d’à côté, Antoine Gheerbrant, professeur de déclamation, revoit avec deux élèves les rôles de Pseudoramus, astrologue de l’œuvre, et son assistant, Sylvain. L’idée est de travailler la voix, la prononciation et la diction. Pour l’enseignant, « la pièce fonctionne, mais elle n’atteint pas encore la souplesse d’un texte authentique de Molière. La langue est convaincante, le vocabulaire et la longueur des phrases sont justes, mais certains échanges manquent de nerf. Là où Molière semble souvent couler de source, ce texte demande encore un vrai travail d’interprétation pour trouver son efficacité. » Pour autant, Mickaël Bouffard et Pierre Fautrel évoquent de premiers retours encourageants, notamment des relecteurs qui auraient été bluffés lors de répétitions privées.

Des investisseurs ont notamment pu y assister. Il faut dire que pour exister, l’équipe de Molière Ex Machina a réuni pas moins de 1,5 million d’euros auprès de donateurs privés. On y retrouve Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn ou encore Eric Schmidt, ex-PDG de Google. De quoi faire douter Antoine Gheerbrant. « Ma crainte, au fond, c’est que ce projet soit regardé surtout comme une expérimentation technologique. Que la communication et les financements tournent autour de l’IA, et qu’on oublie peu à peu l’essentiel, à savoir Molière » prévient-il.
« Pour nous, cela peut être une façon d’élargir le public » estime en revanche Mickaël Bouffard. « Des spectateurs viendront peut-être d’abord pour l’IA, alors qu’ils n’auraient jamais assisté à ce type de pièce. Mais s’ils repartent en se disant que le théâtre est vivant, fort et qu’ils ont envie d’y revenir, alors le pari sera gagné », avance le coauteur de L’Astrologue ou Les faux présages.
Le succès du projet se jouera peut-être moins dans la prouesse technique que dans ce qu’il laissera, une fois la fascination retombée.
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