Des œuvres comme celle vendue à 430 000 dollars, les IA de Mario Klingemann en génèrent tous les jours. À l'occasion du Grow Festival, il a évoqué son idée du code créatif, où il place l'intérêt pour le système avant la beauté de l'image.

Le mois dernier, un collectif français réalisait avec Christie’s «  la première vente d’une œuvre générée par une intelligence artificielle », pour plus de 430 000 dollars. Mais des œuvres comme celles-ci, Mario Klingemann en a déjà créé de nombreuses. Cet artiste donnait une conférence à l’occasion de Grow Paris, lundi 12 novembre, à laquelle Numerama a assisté. Tête d’affiche de cet événement déjà référence du code créatif, il a présenté sa vision de cet art, pas si nouveau que ça.

Une vente historique pour le code créatif

« J’ai un problème avec la façon dont ça a été raconté, car ce n’est pas vrai  », explique Mario Klingemann. Le fameux tableau vendu aux enchères pour des centaines de milliers d’euros est pour lui plutôt banal, même s’il reconnaît que l’idée de produire un arbre généalogique d’une famille fictionnelle est excellente.

« C’est juste la folie du marché de l’art  », enchaîne l’artiste allemand. Si la communication autour de la vente et le récit autour de la création de l’œuvre étaient bien ficelés, l’Allemand souligne le ridicule de la signature du tableau sous forme de formule mathématique. Le montant de cette vente restera, pour lui, inédit. Mais elle a eu le mérite d’attirer les regards sur sa discipline.

Le portrait d’Edmond Belamy, créé par une IA, vendu à plus de 430 000 euros.  // Source : Christie’s (photo recadrée)

Lunettes, t-shit jaune moutarde, veste de costume et baskets, Mario Klingemann anime l’audience de son entrain naturel, ou peut être travaillé. Cet habitué des tribunes présente ces travaux depuis plus de 15 ans dans les musées les plus prestigieux du monde.

Il énumère ses outils de travail : intelligence artificielle, deep learning, classification de données… la liste est longue. Il a même inventé un nom pour une partie de ces travaux : la neurographie. Ce terme désigne l’art produit par les réseaux neuronaux des intelligences artificielles.

L’artiste en tant que curateur

L’artiste allemand utilise, comme tant d’autres, le generative adversarial network (GAN), ce système qui a généré le tableau à 430 000 euros. Le GAN met en compétition deux intelligences artificielles. La première va créer des images à partir des données qu’on lui sont fournies. La seconde a pour rôle de signaler quand la première copie les images dont elle est nourrie. La tension entre ces deux IA pousse chacune à s’améliorer. Le GAN produit ainsi de nombreuses images.

Après avoir sélectionné les données, l’artiste n’intervient dans le processus qu’en tant que curateur, pour choisir les images qui lui paraissent les plus intéressantes. Comme sur Tinder, Klingemann swipe à gauche ou à droite selon ses goûts. « Au début, on trouve tout intéressant, puis ça devient plus compliqué de trouver quelque chose de nouveau ou d’intéressant  », développe-t-il.

Le fils du boucher, par Mario Klingemann. L’artiste a obtenu ce résultat en mettant plusieurs GAN à la chaîne, pour travailler sur les textures. // Source : Marion Klingemann @quasimondo

C’est là que la créativité de Klingemann entre vraiment en jeu, et c’est également là que c’est arrêté le collectif Obvious pour son tableau à 430 000 euros. L’artiste allemand utilise une multitude de procédés à partir de cette première étape. Il peut, par exemple, mettre les résultats d’un GAN dans un autre GAN pour améliorer la qualité de la résolution, des détails et des textures. Et ce processus est répétable, selon l’aspect de l’œuvre qu’il souhaite retravailler.

Parfois, il décide d’introduire un glitch dans son code. Par exemple, il « lobotomise  » un système en effaçant la moitié de ce que la machine a appris, pour obtenir des résultats différents, dans une esthétique proche. Il n’hésite pas à comparer le réseau neuronal glitché à un artiste rongé par l’arthrose, qui change d’esthétique à cause de la diminution de ses capacités physiques.

La beauté du système avant celle de l’image

Mario Klingemann cherche « l’accident heureux  ». Une image, ou un ensemble, généré par la machine, auquel il ne s’attendait pas, et qu’il trouve intéressant. En fait, il a l’air de plus se passionner pour le fonctionnement et les résultats inattendus produits par ces systèmes que de rechercher un quelconque idéal esthétique.

« Au delà des maths, les machines font des associations à la fois étranges et intéressantes  », s’enthousiasme l’artiste. Dans ses travaux plus simples basés sur les classification de données, il se fascine pour les associations d’images que fait la machine.

Dans cette vidéo, générée par une de ses IA, la machine « réinterprète » le clip des Beastie Boys, en associant d’autres images, qui pour elle, s’approchent de celles de la vidéo. Et si parfois la ressemblance est évidente, la machine peut surprendre par ses choix.

«  On ne contrôle jamais le processus complètement, même avec une peinture et une brosse  », relève l’artiste. Le pinceau et la peinture réagiront différemment de ce qui est attendu, même si le geste est contrôlé. Il en est de même pour Mario Klingemann et ses système.s Parfois l’interprétation faite par la machine diffère des attentes concepteur.

À ce jour, le résident du Google Arts et Culture n’a fait une seule œuvre collectible, « les mémoires des passants  ». Il s’agit d’une machine, reliée à deux écrans, qui génère de nouvelles images régulièrement, et en génèrera jusqu’à tomber en panne. Cette œuvre résume plutôt bien sa démarche : Mario Klingemann préfère exposer et montrer la beauté du système entier plutôt que l’image seule.

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