Netflix a permis le redécoupage entier de la quatrième saison de la série Arrested Development, avec le concours du créateur Mitch Hurwitz, pour qu'elle soit remontée de manière différente. Si l'objectif était de « réparer » certains accrocs, c'est une preuve de la liberté totale dont dispose la plateforme pour modifier à volonté les contenus artistiques dont elle a les droits. Pratique ou inquiétant ?

Il faut être bien concentré avant de lancer Arrested Development : Fateful Consequences (conséquences fatidiques). Au moindre relâchement, vous risquerez de ne plus rien comprendre à cette nouvelle version de la saison 4 de la série que Netflix a mise en ligne le 3 mai dernier.

La plateforme américaine a récemment innové en matière de liberté éditoriale, mettant le pied dans une nouvelle ère de la fabrication et de la diffusion des contenus. Pour la première fois, Netflix a permis qu’une de ses séries soit complètement rééditée que tous les plans d’une saison entière soient remontés. Et cela augure d’un bouleversement général dans le paysage audiovisuel mondial.

Capture d’écran de la bande-annonce de la saison 5 d’Arrested Development. Netflix

L’histoire d’un redécoupage qui va faire date

Pour tout comprendre, résumons l’affaire.

Arrested Development est une série comique américaine diffusée sur la chaîne FOX entre 2003 et 2006. Elle disposait d’une grande communauté de fans, mais faisait de faibles audiences. Elle a été annulée après trois saisons. En 2011, Netflix, qui se lançait à peine dans la production de contenus originaux, a racheté les droits de la série culte pour la relancer.

Mais à cause des emplois du temps des acteurs — Michael Cera étant par exemple devenu célèbre avec Juno —, la saison 4 a mis plus d’un an et demi à être tournée. Et surtout, les acteurs ne pouvaient pas être tous présents au même moment pour le tournage. Par conséquent, le quatrième volet a dû être filmé un peu différemment des précédentes saisons, où tous les personnages étaient mélangés. Ici, chaque épisode était, à quelques exceptions près, réservé à un ou deux protagonistes.

Sortie en 2013, la saison 4 a été tièdement reçue par les fans et la critique, notamment perturbés par cette répartition d’épisodes, mais qui lui reprochaient également une certaine redondance dans les histoires et thèmes abordés.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais Netflix a prévu la diffusion d’une cinquième saison d’Arrested Development, dont la première partie sortira le 29 mai prochain. Et avant cette mise en ligne, la plateforme a décidé de se lancer dans une expérience plus qu’audacieuse :  mettre en ligne à nouveau tous les épisodes de la saison 4, mais cette fois redécoupés avec le concours du créateur Mitch Hurwitz, qui les a ensuite remontés pour donner l’impression que tous les personnages se croisent, dans chaque épisode. Le résultat s’appelle Arrested Development : Fateful Consequences, et a été mis en ligne le 3 mai 2018.

Une fin ne plaît pas ? Elle peut être changée

Le résultat est un collage malin, mais extrêmement foutraque, qui ressemble plus à un incroyable jeu d’équilibriste du narrateur Ron Howard (un des grands atouts de la série) qu’à une narration maîtrisée. Ce dernier a en effet été mis à rude épreuve pour justifier ce nouveau montage, à grands coups d’allées et venues, de « pendant ce temps-là » et autres «  revenons à [insérer le nom d’un personnage] ».

Capture d’écran Netflix France

Fort heureusement, Arrested Developement a toujours fonctionné sur la logique de flash-back et clins d’œil plus ou moins discrets aux spectateurs. Ce nouveau redécoupage n’est donc pas à jeter entièrement — à l’exception du premier épisode, incompréhensible tant il doit jongler pour tenter de mettre de l’ordre dans le chaos. Il n’apporte simplement aucune valeur ajoutée.

Mais au-delà de toute notion de qualité, ce remix a une importance hautement symbolique. C’est toute une manière de produire et diffuser des séries qui est ici remise en question. Aujourd’hui sur la plateforme de streaming vidéo, c’est la version rééditée de la saison 4 qui est mise en avant comme « suite naturelle » aux trois autres. Les internautes qui souhaitent avoir accès à la version de 2013 devront fouiller dans l’onglet « bandes-annonces et plus », où les épisodes ont été enfouis.

Capture d’écran Netflix France

Le message est clair : oubliez la première version, ce n’est plus la « bonne ». L’intention est certainement noble… Mitch Hurwitz lui-même s’est justifié dans un communiqué en expliquant que la première version donnait l’impression d’avoir tous les ingrédients d’un sandwich à part (« du pain, du bacon, une tranche de tomate, de la dinde »), sans avoir l’expérience complète du sandwich.

Mais le résultat pose des questions sur la durée de vie d’un film ou d’une série, et a de grandes conséquences sur la manière dont la production audiovisuelle se conservera et se diffusera dans le futur. Comme nous l’avions montré dans un précédent article, Netflix ne fonctionne pas comme un diffuseur linéaire, mais comme une plateforme de catalogue. Les choix que nous observons à court terme, en tant que spectateurs ou médias, ne sont pas les mêmes du point de vue d’une plateforme qui réfléchit à long terme.

Comment se conservera une série ou un film dans le futur ?

Dans quelques années, le spectateur qui voudra revoir l’intégrale d’Arrested Development a peu de chances de s’arrêter à la fin de la saison 3, fouiller pour trouver la version originale de la saison 4, puis revenir à l’interface de base pour voir la cinquième. L’expérience utilisateur mise en place par Netflix, qui vise une simplicité maximale pour décharger au maximum l’internaute de toute notion de clic ou de recherche, va finir d’enterrer la première version de la saison, comme si elle n’avait jamais existée.

Or, il est difficile de ne pas envisager les dérives d’un univers dans lequel on peut revenir en arrière et remodeler des contenus parce qu’ils n’ont pas totalement satisfait le public. « Pourquoi, dans ce cas, ne pas revenir sur la fin de 13 Reasons Why et la rééditer parce que l’on estime qu’elle est trop dangereuse pour les enfants ? », ont souligné nos confrères de Vulture.

Le monde du cinéma n’a pas attendu l’arrivée de Netflix pour se poser des questions sur les modifications d’une œuvre : il n’y a qu’à voir les nombreuses modifications, largement critiquées par les puristes, que George Lucas a apportées avec le temps à Star Wars, allant jusqu’à altérer des points essentiels de l’intrigue.

Mais le volume de contenus que Netflix produit — le géant américain dit viser les 700 contenus originaux en 2018 — signifie que sa responsabilité sera engagée sur un nombre toujours plus croissant de films, séries ou documentaires.

Là où, autrefois, les débats concernaient une poignée de films ou de séries, il se pourrait que ces modifications deviennent beaucoup plus courantes à l’avenir. Netflix disposant des droits sur les séries originales qu’il produit, il lui suffit d’obtenir l’accord des créateurs et réalisateurs pour modifier, définitivement, la manière dont une production sera perçue pour les années à venir. Aujourd’hui, les seules limites sont celles que choisit de se mettre la plateforme.

Cet article a été mis à jour pour changer la phrase « Netflix a redécoupé » en « Netflix a permis le redécoupage » de la saison 4 de la série.

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