Ce n’est pas la grande fête chez Ubisoft ces dernières années. Alors pour relancer la machine, l’éditeur français s’est imaginé que faire revivre des gloires d’antan (à l’instar de Capcom et ses Resident Evil ou du récent succès de Silent Hill 2) pourrait avoir du sens. Le retour critique et public d’Assassin’s Creed Mirage, véritable retour aux sources et proto-remake d’AC1 qui ne disait pas son nom, avait de quoi valider cette intuition. Après la harassante, longue et pénible mésaventure Skull & Bones, le studio de Singapour (qui gère, entre autres, toutes les phases navales d’Assassin’s Creed depuis le troisième épisode) s’est donc vu confier la lourde tâche de refaire un des épisodes les plus aimés de la série. Le fameux Assassin’s Creed IV: Black Flack, renommé pour l’occasion Assassin’s Creed Black Flag Resynced.
Points forts
- Des retrouvailles avec un excellent jeu
- Un voyage aux Caraïbes qui ne se refuse pas
- Le dynamisme du Parkour et de l’infiltration
Points faibles
- Pas si solide techniquement
- Le game design aurait dû être revu
- Le découpage de l’aventure
Resynced, un remake bien trop fidèle de Black Flag ?
Le jeu n’a que treize ans, mais rappelons brièvement le contexte : Black Flag se déroule au début du XVème siècle dans les Caraïbes. On y incarne Edward Kenway, un jeune Gallois qui a quitté sa fiancée et sa terre natale pour devenir pirate sous le soleil des tropiques afin de se remplir goulument les poches et revenir au pays plein aux as. Suite au naufrage du navire sur lequel il a embarqué, il tombe sur un Assassin à l’article de la mort et décide de lui chiper ses fringues pour usurper son identité. Il se retrouve alors embarqué dans une histoire mouvementée qui oscille avec subtilité entre la piraterie et la célèbre mythologie d’Assassin’s Creed et son conflit Assassins/Templiers.
Oui, dans les grandes lignes (et les moyennes, et même une grande partie des petites), Assassin’s Creed Black Flag Resynced raconte exactement la même histoire. Et pour cause, 95% des cut-scenes du jeu sont de « simples » versions remasterisées de celles de l’époque ; un choix économique et narratif logique, mais qui crée une espèce de dissonance technologique : l’évident travail d’amélioration du rendu ne corrige pas totalement une performance capture qui n’en était alors qu’à ses débuts. Le résultat varie donc entre le correct et le gênant, surtout si vous faites l’erreur de jouer en VF avec une synchronisation labiale aux fraises et un jeu d’acteur qui a furieusement mal vieilli.

Si le scénario ne bouge pas, le chapitrage du jeu et les archaïques écrans façon jeu d’arcade avec une note pour estimer vos performances en fin de mission ont disparu ; tout comme les fameuses parenthèses qui nous emmenaient dans le présent, au cœur du studio de jeu vidéo Abstergo Entertainment. C’est évidemment une très bonne nouvelle, mais le revers de la médaille tient dans ces fréquentes ellipses temporelles du jeu qui sautent encore plus aux yeux dans cette configuration qui se veut plus fluide. Avec un an et demi de développement, Black Flag avait dû être amputé en cours de production de certaines missions (dont un arc complet à Nassau). Plutôt que de réparer ce gruyère narratif qui mène à quelques ambiguïtés et incompréhensions, Singapour empire donc les choses.
Heureusement, le studio a tout de même profité de l’occasion pour ajuster quelques détails en insérant des saynètes de-ci, de-là et surtout en ajoutant du contenu. Trois personnages secondaires font ainsi leur arrivée et, non contents d’apporter un bonus passif à notre navire, ils emmènent avec eux une poignée de quatre ou cinq missions inédites, même si elles sont assez peu inspirées et ne viennent pas assez approfondir l’histoire principale.

Singapour passe du AAAA au AA
Remake ? Remaster ? Ce Resynced semble plutôt opter pour une option hybride : le remakester© (je copyrighte au cas où le terme prenne). Au-delà de la boutade, il y a une vraie nuance devant un jeu qui oscille constamment entre ces deux notions pour un résultat… parfois étrange. Certes, le jeu épate par certains décors luxuriants qui transfigurent totalement les Caraïbes du Black Flag originel, baignées d’un éclairage réaliste, enrobées des dernières technologies pour la météo (même si on reste loin de l’excellence d’Assassin’s Creed Shadows sur ce point) ou encore proposant la destructibilité de certains éléments du décor pour renforcer l’immersion. En revanche, côté animations, détails et crédibilité de certaines textures, modélisation des PNJ… On déchante un peu au point de se demander si Québec n’a pas transmis une vieille version de l’Anvil Engine pour embêter Singapour. En outre, contrairement à Assassin’s Creed Mirage qui, lui, tournait sur une ancienne version du moteur maison, Assassin’s Creed Black Flag Resynced ne compense pas vraiment cela par une direction artistique particulièrement marquante.

Mais surtout, ce remakester© trouve le moyen de charrier avec lui tout un tas de petites imperfections et bugs qui font mauvais genre dans un titre pareil, censé faire honneur à un jeu légendaire à l’échelle de la série. Des animations de PNJ qui ressemblent à des automates parfois capables de répéter en boucle leur ligne de dialogue ad nauseam, des soucis de caméra (notamment durant les combats), d’étonnants clignotements dans certaines transitions lumineuses ou à la surface de l’océan… On note aussi un sound design bien moins riche et percutant que l’on pouvait espérer, notamment durant les tempêtes et quand notre navire est fracassé par les vagues. Bref, le bilan technique, correct au global, reste bien moins glorieux que ce que l’on pouvait attendre d’une telle entreprise.
Entre tradition et modernité
Le gameplay, fort heureusement, vient rattraper les choses en injectant un dynamisme bienvenu, tout particulièrement sur la vivacité du parkour et la souplesse de l’infiltration. Sans atteindre l’agilité de Naoe, Edward se déplace avec une aisance remarquable et la possibilité de se baisser quand on veut (à l’époque, notre Assassin ne s’accroupissait que de manière automatique dès qu’il arrivait dans des herbes hautes) change bien évidemment la crédibilité des séquences de discrétion. Assassin’s Creed Black Flag Resynced reprend également le mode Observation proposé par Assassin’s Creed Shadows avec cette gâchette L2 qui sert à mettre en surbrillance les éléments importants (trésors, objectifs, points d’intérêt…).
Les combats, quant à eux, évoquent ce que Bordeaux avait proposé dans Assassin’s Creed Mirage avec un retour à la radicalité sanglante d’antan centrée sur les parades/contre-attaques. On retrouve l’usage des pistolets à un coup et de l’enchaînement d’exécutions, ainsi que l’ajout d’un croc-en-jambe pour faire tomber son vis-à-vis et d’un coup de pied pour l’envoyer valdinguer dans les décors. On notera aussi la mise à disposition de la dague à corde largement plus tôt dans l’aventure pour celles et ceux qui veulent se prendre pour Scorpion de Mortal Kombat ou pendre des soldats aux cocotiers (chacun ses kinks…). Pour les phases navales, rien de bien nouveau sous les sunlights des tropiques. Assassin’s Creed Black Flag Resynced récite consciencieusement la leçon de Black Flag et livre donc un système agréable qui n’attendait pourtant que d’être enrichi avec une gestion du vent ou de la gîte du navire, par exemple.

Marins d’eau douce !
Si la distinction remaster/remake se pose, c’est aussi car l’architecture centrale du jeu ainsi que ses missions n’ont que peu évolué. Certes — et cela faisait partie des éléments mis en avant durant la promotion du jeu –, les fameuses missions de filature ou d’écoute discrète ont été, pour beaucoup, supprimées (souvent remplacées par de simples cut-scenes). Les survivantes ont été simplifiées et ont gagné en souplesse : en cas d’échec, pas de game over, mais un simple combat et un indice finalement récolté sur une des victimes. On retrouve donc un jeu plus souple et fluide qu’à l’époque. Mais en dehors de ce cas notable, la plupart des missions sont assez similaires, voire identiques aux versions originales, ce qui ne manque pas de révéler un certain archaïsme dans leur linéarité et leur simplicité.
En fait, Singapour n’a fait que la moitié du chemin : c’est bien beau de changer le gameplay, mais si c’est pour le glisser dans les mêmes contextes, il finit par jurer un peu. Alors que Assassin’s Creed Shadows, au travers de la merveilleuse Naoe, avait montré une belle amélioration de la facette infiltration de la série, Assassin’s Creed Black Flag Resynced semble revenir un bon cran en arrière. Déjà, car tous les systèmes ne sont pas là (gestion dynamique des lumières, IA plus poussée, possibilités de ramper, faire diversion ou capturer un ennemi…) et aussi car le level design, bien moins ouvert, enferme les missions dans une mécanique aussi basique que celle que l’on peut voir dans la série Ghost of Tsushima/Yotei. L’IA est tellement plus approximative comparée à celle d’Assassin’s Creed Shadows que l’on peut facilement gruger le jeu en rushant bêtement ou en filant se cacher pour profiter indignement de leur mémoire de poisson rouge.

En outre, Singapour n’a pas jugé bon de retoucher au système proto-RPG d’amélioration du Jackdaw par le gain de matières premières (récoltées en attaquant des navires ou en pillant des plantations) et encore moins celui d’Edward par la chasse héritée de Far Cry 3 (pour se fabriquer de nouveaux accessoires en peau de requin ou de lapin qui n’ont rien demandé). Nous revoilà donc en 2026 à farmer bêtement tout en dégommant sans vergogne des espèces en voie d’extinction. Bref, encore une fois, Singapour a manqué l’occasion de repenser des pans entiers de game design pour les rendre plus attrayants et intéressants.
Le verdict

Assassin’s Creed : Black Flag Resynced
Voir la ficheOn a aimé
- Des retrouvailles avec un excellent jeu
- Un voyage aux Caraïbes qui ne se refuse pas
- Le dynamisme du Parkour et de l’infiltration
On a moins aimé
- Pas si solide techniquement
- Le game design aurait dû être revu
- Le découpage de l’aventure
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