Quand les historiens de l’audiovisuel se pencheront sur les œuvres au tournant des années 2010-2020, sans doute sera-t-il aisé pour eux de distinguer celles qui ont ausculté les fractures contemporaines de l’Amérique, tant celles-ci crèvent parfois l’écran. On pouvait déjà le voir du temps de Civil War (2024). On peut de nouveau le constater avec Daredevil: Born Again dans sa saison 2, disponible depuis le 25 mars 2026 sur Disney+.
Car cette suite des aventures du diable de Hell’s Kitchen continue d’emprunter un chemin de noirceur, en donnant l’impression de puiser allègrement dans l’actualité outre-Atlantique pour nourrir sa narration. Cela donne une série éminemment politique, au bout du compte, comme a pu l’être dans un autre genre l’excellente série Andor (2022-2025).
Un miroir politique et institutionnel
La proposition est d’autant plus vertigineuse qu’elle n’a même pas le vernis de la science-fiction, comme Andor. Tout est contemporain. C’est le New York que l’on pourrait connaître, moins les super-héros. Et on comprend vite que The Big Apple est un modèle réduit de l’État fédéral, et Wilson Fisk un Donald Trump qui ne dit pas son nom, mais qui en a les dérives.
Dans cette nouvelle aventure, Daredevil fait évidemment du Daredevil, sur une ligne de crête morale : il a toujours foi dans le système judiciaire et abhorre l’idée de se faire justice soi-même, quand il est Matt Murdock. Mais dès qu’il enfile sa cagoule de justicier nocturne, l’avocat aux grands principes distribue les mandales avec une violence débridée.

Sauf que cette fois, Daredevil n’affronte pas seulement Wilson Fisk, le Caïd. Il fait face à Wilson Fisk, l’édile. Un changement de statut qui renouvelle le duel des deux hommes, tout en offrant aux scénaristes une parfaite occasion de montrer, au-delà de la violence physique, la violence symbolique, institutionnelle, où c’est le système entier qui vient broyer l’individu.
Les exemples, dans la série, ne manquent pas : détentions arbitraires, coups de pression sur des journalistes, passages à tabac sur des immigrés ou bien descentes dans des locaux d’avocats, tentatives d’assassinat. Le miroir que l’on pourrait croire déformant que tend le showrunner Dario Scardapane au public est-il finalement si déformé que cela ?
La task force que monte Wilson Fisk pour traquer les apprentis justiciers ou les héros confirmés a évidemment bien des points communs avec la très sombre unité de police américaine ICE. Et la série met les pieds dans le plat : le terme « fasciste » est lâché au détour d’une scène glaçante, tandis que d’autres exposent des rafles hélas déjà vues au journal de 20h.
L’effritement moral et le poids du deuil
Il y a, chez la production, la volonté de ne pas ménager les téléspectateurs dans une vraie-fausse New York en pleine déliquescence. Mais quelques détours narratifs viennent aussi porter les lignes de fracture à un niveau un peu plus individuel. Quelle compromission est-on prêt à accepter pour avoir la paix dans les rues ?
Il y a celles et ceux qui détournent le regard face aux évènements. D’autres qui semblent perdre pied. Dans cette détresse systémique, Karen Page se retrouve à flirter avec la ligne jaune, en usant de plus en plus des méthodes de l’adversaire, tandis que Margarita Levieva, la psychologue et ancienne intrigue amoureuse de Daredevil, perd aussi progressivement pied, pour finir par s’aligner sur la vision de Fisk.
Bien qu’essentiellement linéaire, la série s’offre des bonds dans le passé, ce qui redonne un aperçu de l’ère bénie et insouciante de Matt-Karen-Foggy. Il le fallait sans doute, tant l’ombre du fantôme de Foggy, décédé au début de la saison précédente, plane sur le récit. Et puis cela donne aussi un peu de temps d’écran à son acteur.
Daredevil n’est pas non plus épargné. Le héros doit composer avec un ex-adversaire, Bullseye, qui est celui à l’origine du tir fatal sur Foggy. Mais cet ennemi n’est plus si manichéen qu’il en a l’air et semble même vouloir aider le diable de Hell’s Kitchen. Plutôt difficile à accepter pour un Matt Murdock qui n’a pas encore fini son deuil.

Un peu de lumière dans cet environnement si sombre
Dans cette noirceur générale et cette lourdeur dramatique, il y a malgré tout des variations bienvenues : on pense au prologue d’un épisode mettant en scène Bullseye (certes, cela va se finir dans le sang) et à une direction artistique agréable. La photographie est presque paradoxale, car la série baigne de temps en temps dans une lumière douce d’un soleil enveloppant et des couleurs et des éclairages reposants. Le tout donne un contraste esthétique marquant avec l’âpreté viscérale du propos.
Faute de pouvoir s’en remettre à un budget VFX aussi étendu qu’un gros film du MCU, Daredevil: Born Again doit tirer son épingle du jeu ailleurs. Et ici, ce sont les séquences de combat et les mouvements de caméra qui ont été travaillés. La série se permet même de se laisser à des plans-séquences qui témoignent d’une chorégraphie maîtrisée.
On pourra regretter d’avoir cru perdre en route le caractère si dual de notre héros, cette spécificité de l’avocat le jour et du justicier la nuit finissant par revenir, certes, mais bien trop tardivement dans la saison. Mais à ce stade du récit, l’enthousiasme est déjà majoritaire, et on a pu trouver une certaine consolation ailleurs.
Ainsi donc, Born Again construit son charme sur cet effritement des lignes morales de ses personnages principaux comme secondaires. Dans ce MCU qui a parfois été un peu trop décontracté dans son propos — comme l’ont montré des films comme Thor: Love and Thunder et Ant-Man et la Guêpe : Quantumania —, c’est une sacrée correction de trajectoire.
Le verdict

Daredevil: Born Again, saison 2
Voir la ficheOn a aimé
- Un miroir politique glaçant
- L’effritement moral des personnages
- Des combats viscéraux et esthétiques
- Une tonalité adulte salvatrice pour le MCU
On a moins aimé
- Retour trop tardif de l’avocat
- Noirceur parfois pesante (deuil de Foggy)
- Jessica Jones peu percutante
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