Les États-Unis soupçonnent qu’une machine ultra-stratégique d’ASML, indispensable à la fabrication des puces les plus avancées, ait pu finir en Chine malgré les restrictions à l’exportation, rapporte Bloomberg le 19 juin 2026. Le groupe néerlandais dément fermement.

Les États-Unis ont de sérieux doutes. Washington vient d’alerter le groupe néerlandais ASML : l’une de ses machines de gravure de puces les plus avancées — ou des éléments critiques liés à cette technologie — pourrait avoir fini en Chine, rapporte Bloomberg le 19 juin 2026. Une telle manœuvre constituerait une violation des restrictions à l’exportation imposées par les États-Unis aux technologies de pointe liées aux semi-conducteurs.

De son côté, ASML dément fermement avoir livré un tel outil à la Chine. Le groupe insiste sur le fait que ses systèmes de lithographie les plus avancés sont extrêmement rares, massifs et nécessitent une maintenance constante.

Autrement dit, la présence « clandestine » d’une machine complète sur le sol chinois serait très difficile à imaginer sans qu’ASML en ait connaissance. À Washington, toutefois, le son de cloche est tout autre : le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick, aurait fait part de ses inquiétudes à ASML lors de plusieurs réunions récentes.

le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick // Source : Wikimedia Commons
le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick // Source : Wikimedia Commons

Pourquoi les États-Unis ciblent ASML

ASML est un groupe néerlandais qui fabrique les machines de photolithographie utilisées pour produire les puces électroniques. Il détient le quasi-monopole mondial sur les outils les plus avancés, les EUV (lithographie ultraviolette extrême), indispensables pour graver les processeurs de pointe, notamment ceux utilisés dans l’IA, les smartphones haut de gamme et certaines applications militaires.

C’est aujourd’hui l’une des entreprises technologiques les plus stratégiques au monde. Ses machines sont incontournables pour TSMC, Samsung ou Intel. ASML se retrouve donc mécaniquement au cœur de la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine.

Selon Bloomberg, le département du Commerce américain a convoqué la direction d’ASML pour lui faire part de ses soupçons autour d’un possible accès chinois à un outil de fabrication de puces « top of the line » — en gros, le top du top — théoriquement bloqué par les contrôles à l’exportation.

Les États-Unis ne s’inquiètent pas seulement de la présence potentielle d’une machine complète. Ils soupçonnent aussi l’exportation d’équipements « liés » à l’EUV : modules, pièces ou composants conçus pour ces systèmes de pointe, qui auraient pu aider la Chine à avancer vers une capacité équivalente.

Comment l'EUV fonctionne. // Source : ASML
Comment l’EUV fonctionne. // Source : ASML

Des failles supposées dans le dispositif de contrôle

En arrière-plan, Washington semble convaincu depuis des années que le dispositif de contrôle comporte plusieurs angles morts.

Le premier tient aux licences d’exportation néerlandaises et européennes. Dès 2019, les États-Unis ont obtenu le blocage des machines EUV à destination de la Chine, avant de pousser à l’extension des restrictions aux machines DUV à immersion les plus performantes.

Mais, aux yeux de Washington, ces verrous restent insuffisants. L’administration américaine a donc continué de durcir son arsenal juridique. En avril 2026, elle a proposé une loi qui obligerait ses alliés à s’aligner sur ses propres contrôles à l’exportation, afin de limiter la capacité de la Chine à produire des semi-conducteurs de pointe. Le texte cite explicitement les équipements de gravure fabriqués par ASML parmi les technologies à encadrer de près.

La deuxième faille potentielle concerne les ventes encore autorisées. Si les machines EUV restent interdites, ASML continue de vendre à la Chine des équipements moins avancés. Le manque de détail public sur certains flux alimente, côté américain, le soupçon que ces machines puissent malgré tout contribuer à renforcer l’industrie chinoise des puces.

Enfin, Washington s’inquiète des chaînes grises de revente. Des équipements pourraient transiter par des intermédiaires, des filiales ou des pays tiers avant d’aboutir dans des fabs chinoises — les usines de fabrication de puces — qui, sur le papier, ne devraient pas pouvoir s’en équiper.

Dans cette logique, l’idée qu’un outil de classe EUV ait pu « se retrouver » en Chine, même par un chemin indirect, n’est donc pas jugée impossible par les autorités américaines, bien qu’elles n’aient, à ce stade, publié aucune preuve. Le gouvernement américain n’a d’ailleurs pas répondu aux différentes questions de Bloomberg.

Ces soupçons ne surgissent pas de nulle part. Ils s’inscrivent dans une série d’incidents montrant que des technologies d’ASML ont déjà fuité vers la Chine, sans passer par des exportations classiques. En 2023, par exemple, le groupe néerlandais a reconnu qu’un ex‑employé basé en Chine avait copié des données liées à une technologie propriétaire en accédant, sans autorisation, à un logiciel interne de gestion du cycle de vie des produits, qui centralise la documentation technique de ses machines

Ce système contient des informations techniques sur les machines d’ASML, notamment celles utilisées pour développer les puces les plus avancées. De quoi inquiéter immédiatement les autorités américaines.

D’autres affaires de vol de données avaient déjà été rapportées les années précédentes. L’entreprise minimise régulièrement l’impact « matériel » de ces affaires, mais vues de Washington, elles participent toutes d’un même mouvement : une partie du savoir-faire d’ASML se retrouve en Chine par la porte dérobée.

Quel intérêt ASML aurait-il à prendre ce risque ?

C’est ce terreau — fuites de données, rétro-ingénierie, transferts de compétences — qui nourrit la grande peur américaine : voir la Chine reconstituer, brique par brique, une machine EUV maison. Pékin aurait d’ailleurs lancé un véritable « projet Manhattan » de la lithographie, en s’appuyant notamment sur d’anciens ingénieurs d’ASML installés à Shenzhen, pour développer ses propres outils de gravure de puces de très haute technologie.

Après l’alerte américaine, ASML a opposé un démenti très ferme : « ASML n’a jamais expédié de machine EUV vers la Chine continentale, ni de composants, modules ou équipements spécifiquement conçus pour ces systèmes », a déclaré le groupe, cité par Money UDN. L’entreprise juge aussi « factuellement incorrecte » et « gravement trompeuse » toute affirmation selon laquelle elle aurait l’intention de contourner les règles néerlandaises ou américaines de contrôle des exportations.

Le groupe insiste aussi sur la nature même de ses EUV : ces machines font la taille d’un bus scolaire, pèsent environ 180 tonnes, sont produites en très faible quantité et nécessitent une installation ainsi qu’une maintenance constantes par ses propres ingénieurs. Selon ASML, cela rend « hautement improbable » la présence d’un système complet en Chine sans que l’entreprise soit au courant.

Le système de lithographie ultraviolette extrême (EUV) à deux étages. // Source : ASML
Le système de lithographie ultraviolette extrême (EUV) à deux étages.

Le ministère néerlandais des Affaires étrangères a, de son côté, déclaré que les Pays-Bas prenaient très au sérieux leur « rôle unique dans l’industrie des semi-conducteurs » et appliquaient des contrôles « très stricts » sur l’exportation d’équipements EUV et d’autres produits connexes, en « intervenant systématiquement lorsque cela s’avère nécessaire ».

Sur le papier, ASML n’a aucun intérêt évident à violer frontalement les sanctions. Le marché américain, ainsi que celui de ses clients alliés comme TSMC, Samsung ou Intel, est vital pour le groupe. Une sanction ou une mise à l’index par Washington serait beaucoup plus coûteuse que quelques ventes supplémentaires en Chine.

L’entreprise se sait en outre ultra-surveillée : les EUV sont interdites d’exportation vers la Chine depuis 2019, et les États-Unis ont déjà réussi à bloquer plusieurs livraisons de DUV haut de gamme en faisant pression directement sur La Haye.

Côté ASML, tout ce qui touche aux « motivations » d’une éventuelle manœuvre en Chine relève donc d’une lecture extérieure. Officiellement, l’entreprise affirme simplement appliquer les règles. Mais le poids du marché chinois dans ses ventes, ainsi que les déclarations répétées de ses dirigeants sur l’importance de ce pays, laissent penser qu’elle a tout intérêt à exploiter au maximum ce qui reste autorisé, au risque de nourrir les soupçons américains.

En toile de fond, l’alerte américaine contre ASML raconte la même histoire que les sanctions visant les GPU de Nvidia : Washington tente de couper la Chine à la fois des puces d’IA les plus puissantes et des machines indispensables pour les fabriquer. Pékin, lui, a fait de cette pression un argument pour accélérer son plan d’autonomie, en poussant ses propres processeurs d’IA.

Que les soupçons américains soient fondés ou non, ils soulignent surtout une chose : la guerre des puces ne se joue plus seulement sur les cartes graphiques Nvidia, mais aussi, en amont, sur les machines géantes et ultra-secrètes qui les rendent possibles.

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