Markelle Fultz avait tout pour réussir en NBA, la meilleure ligue de basket-ball au monde. Mais juste après son arrivée, il avait oublié comment tirer. Pour expliquer son amnésie mystérieuse, son coach, Drew Hanlen, a évoqué un syndrome peu connu : les yips.

Lors de la saison 2017-2018, les fans de basket-ball ont assisté à un phénomène sans précédent. Annoncé comme future star NBA, Markelle Futlz avait complètement oublié comment tirer avant la reprise du championnat. Le meneur de jeu était même devenu moins adroit qu’un basketteur lambda, alors qu’il entrait dans le meilleur championnat du monde. Comment ? Un phénomène connu sous le nom de maladie… du golfeur.

Fultz, 18 ans, future superstar

En 2016, l’équipe de basket-ball de l’Université de Washington concentre les regards de tous les recruteurs NBA, la ligue de basket américaine. Pourtant, elle ne gagne que deux matchs de conférence, pour seize défaites. Mais un joueur, Markelle Fultz, attise la convoitise. Il faut dire que le meneur de 18 ans a tout pour réussir.

Déjà, son corps est taillé pour le sport : 1 mètre 93, près de 90 kilos et des bras interminables qui lui permettent de facilement dépasser les deux mètres d’envergure.

En 2016, si son équipe enchaîne les défaites, Markelle Fultz brille avec plus de 23 points par match. // Source : Washington University

Et puis côté technique, Markelle a le bagage complet de l’attaquant. Dribbleur d’élite, il est également bon passeur et bon shooteur. Son tir est esthétique et plutôt efficace, quelle que soit la distance, à deux points ou à trois points. Certes, il manque de régularité et il peine à rentrer ses lancers francs, ces tirs à 1 point obtenus après les fautes. Mais les recruteurs cochent sans hésitation la case shoot dans ses qualités.

À la recherche du tir disparu

La suite de l’histoire se passe à la télévision américaine, le 22 juin 2017. Cette année, la Draft se déroule à Brooklyn, au Barclay Center. Lors de cette cérémonie, les équipes NBA choisissent à tour de rôle parmi les meilleurs jeunes joueurs — de moins de 22 ans — du monde. Sans surprise, les Sixers de Philadelphie sélectionnent Markelle Fultz avec le premier choix. Le jeune homme vient de fêter ses 19 ans, et signe un contrat garanti de plus de 25 millions de dollars sur 3 ans.

Markelle Fultz // Source : YouTube

Le conte de fées peut démarrer pour le natif du Maryland, mais c’est alors qu’il rencontre un premier hic. Ou plutôt, son premier yips. Le meneur décide de changer sa mécanique de tir, pour devenir plus adroit aux lancers francs. Il engage un coach personnel, avec qui il va travailler tout l’été.

À la reprise de la saison NBA, en octobre, le meneur de jeu est blessé à l’épaule. C’est en tout cas ce que la communication des Sixers laisse entendre à ce sujet, tout en étant pointée du doigt comme un modèle d’opacité. Les matchs s’enchaînent, et les nouvelles de Markelle sont distribuées au compte-gouttes. Est-ce une entorse ? Est-ce le tendon qui est touché ? Le joueur reviendra-t-il avant Noël ? Les questions sont nombreuses et les réponses ne suivent pas.

Yips, ou le hoquet des muscles

Au basket-ball, deux façons de rater son tir engendrent des railleries. Il y a le air ball, lorsque le tir ne touche pas du tout le panier. Et puis il y a son opposé, la brique, lorsque le tir ricoche violemment contre le plexiglas du panier, sans toucher l’arceau. Or, à la reprise de la saison, Markelle Fultz était devenu un véritable maçon, quand il n’enchaînait pas les airballs. 

Au téléphone, Yacine Aouadi, en charge du développement individuel des joueurs au CSP Limoges pose un diagnostic : «  Markelle Fultz a du mal a élever le ballon. Entre sa posture et sa coordination, on a la sensation que le mouvement n’est pas continu, qu’il y a un rapport de force. Son geste se décompose en plusieurs petits temps.  » Pour lui, tous les bons shooteurs ont un point commun : la coordination entre leur œil et leur main de tir. Or, Fultz en est loin.

En quelque sorte, le jeune joueur semble bugué. C’est Drew Hanlen, coach des stars, dépêché en urgence à son chevet, qui met un nom sur l’étrange amnésie du basketteur. Il aurait les yips, un syndrome répandu chez les sportifs, les musiciens et même les chirurgiens, aussi connu sous le nom de « maladie du golfeur  ».

Babett Lobinger, chercheuse du département de psychologie de la performance de l’Université de Cologne, est familière du phénomène, qu’elle a passé des années à étudier. Dans un entretien, elle nous raconte : « Les yips sont incontrôlables, comme le hoquet. Ils se manifestent par des tremblements ou des blocages sur des gestes assez précis, que la personne ne peut empêcher  ».

Des tennismen incapables de servir, des golfeurs sans swing, des joueurs de fléchettes déréglés, tous les sports de précision connaissent leurs yips. « Le basket est aussi un sport de tir, puisque l’on tire sur cible fixe », rappelle Yacine Aouadi. Et pourtant, pour ce sport,  seul Chuck Hayes, autre joueur NBA, est vaguement évoqué quand on mentionne les yips : le pivot se bloquait lorsqu’il tirait ses lancers francs.

Un seul mot pour un éventail de problèmes

Babett Lobinger identifie trois origines aux yips : psychologique, neurologique, et motrice. « Pour étudier le phénomène, on les sépare, mais dans la vie réelle, elles sont entremêlées, et c’est compliqué de les séparer  », précise-t-elle.

C’est pourquoi Mike Rotheram, chercheur à l’Institut anglais du sport de Manchester, s’est penché sur le sujet, seulement du côté psychologique. Contacté par Numerama, il explique : « À l’origine des yips, on peut trouver un traumatisme causé par un événement majeur, comme la mort d’un proche ou une grave blessure. Mais parfois, c’est un cumul de petits traumatismes qui déclenchent les yips : un match raté, une petite blessure, une séparation… » détaille le psychologue. Et le problème s’envenime, puisque les yips eux-mêmes deviennent un traumatisme.

Les yips sont très connus chez les golfeurs, souvent affectés dans leur putting. // Source : YouTube

La défaillance de Markelle Fultz a successivement été attribuée à sa blessure, à un manque de confiance, aux yips, puis à nouveau à son épaule douloureuse. Mais en tout cas, le basketteur a de quoi se poser de nombreuses questions… et se créer de nouveaux problèmes.

Babett Lobinger insiste sur la notion de « réinvestissement », un mécanisme psychologique à l’origine d’une diminution des performances sportives. « Quand vous avez automatisé un mouvement, vous ne réfléchissez pas à ce que vous faites. Si vous commencez à questionner ce mouvement, vous le repensez et le réinvestissez. Et ce mécanisme mène à une perte de performance. » C’est ainsi qu’un tir répété des milliers de fois et devenu naturel pour le joueur peut complètement dérailler.

Le cercle vicieux tendu par le cerveau

Vous l’aurez compris, Markelle Fultz est englué dans une spirale infernale, où un problème en cause un autre. Les yips sont devenus un véritable cercle vicieux pour le joueur, causés à la fois par son mental, mais aussi par son physique. « On ne peut pas réduire les yips à un problème psychologique », insiste Babett Lobinger.

Et encore, les yips que subit Fultz ne sont pas parmi les pires. Certes, il tire affreusement mal. Mais au moins, il peut le faire, parfois avec succès, et il peut s’appuyer sur ses autres qualités pour garder sa place sur le terrain. L’Équipe rapporte le parcours de François Delamontagne, un golfeur français qui a dû arrêter sa carrière après un an de galère. Côté américain, ESPN avait consacré un documentaire au receveur de baseball Mackey Sasser, qui devait faire systématiquement 5 mouvements pour lancer la balle.

Dépasser ses yips : complexe mode d’emploi

Mais alors, comment sauver le soldat Fultz ? Si la réponse était simple, une organisation qui dispose de centaines de millions de dollars comme les Sixers l’aurait trouvée. En revanche, il existe de nombreuses pistes de réflexion, qui marchent plus ou moins au cas par cas.

Contacté par Numerama, Frank Kuhn, préparateur physique de l’équipe de France masculine de basket-ball et du CSP Limoges, nous a répondu qu’il aurait d’abord testé l’épaule du joueur face à un tel cas, comme il l’explique dans son livre. Par différents exercices de souplesse sur les articulations de l’épaule, il vérifie que le joueur ne présente pas de gêne. En fonction des mouvements du basketteur, il peut ainsi déterminer quels muscles sont restreints, et donc à l’origine de problèmes dans le mouvement.

Côté psychologique, Babett Lobinger met en évidence l’importance de la routine. Aux lancers francs, chacun à la sienne : Karl Malone murmurait à chaque fois les mêmes paroles, Jason Kidd envoyait un baiser dans le vent, tandis que Dirk Nowitzki chantait Looking for freedom. Il faut que le joueur se sente à l’aise, et se concentre sur cette « pré-performance », plutôt que sur son tir. Et justement, Markelle Fultz tâtonne encore pour trouver sa routine. « Dans un stade, les joueurs ont la sensation qu’on leur souffle dessus. Le plus compliqué est de commencer son geste car il faut dominer sa fatigue et ses émotions  », décrit Yacine Aouadi.

Ensuite, le joueur peut « tenter de ruser », nous explique Mike Rotheram. Changer le ballon, tirer de l’autre main, positionner autrement ses pieds sont autant d’astuces pour passer outre les yips. Il mentionne également des méthodes de traitement des traumatismes comme l’EFT, utilisés chez les golfeurs, qui consistent à stimuler des points réflexes à la surface du corps, pour régler des problèmes émotionnels.

Qu’elles fonctionnent ou non, ces méthodes n’ont pas d’effets immédiats, et il faut donc être patient, une qualité peu répandue en NBA. «  Il faut exposer le joueur progressivement : d’abord avec son coach, puis avec l’équipe, puis une petite audience, avant de lancer le joueur dans un stade   », conseille le chercheur anglais.

Fultz, 20 ans, ex future superstar ?

«  Ce qui s’est passé l’an dernier est une blessure. Laissez-moi corriger ça. Comme toute personne normale, quand vous êtes habitués à faire la même chose de la même façon chaque jour, et que quelque chose vient déranger cette routine, bien sûr, vous allez commencer à y penser. C’est normal.  », tente de (se) rassurer Fultz a l’été 2018.

Quand un joueur est choisi en premier à la Draft, tout le public attend qu’il soit le meilleur joueur de sa génération. Avec les saisons pleines réalisées par certains joueurs sélectionnés après lui, de nombreux fans l’étiquettent déjà comme un mauvais choix.

Le jeune homme est très actif sur Twitter, mais il poste également de temps à autre sur Instagram. Et à chaque fois, c’est pour tacler ses haters et leur prouver qu’ils ont tort.

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En novembre, son équipe s’est renforcée avec l’arrivée d’un nouveau joueur star, Jimmy Butler, et vise désormais le titre. Le temps n’est plus à la patience, et forcément, les lacunes de Markelle Fultz, remisé sur le banc, agacent de plus en plus ses dirigeants.

Changer d’équipe pour se relancer

« Pour améliorer son tir, il faut que le joueur comprenne ce qu’il fait, et de quelle manière nous allons atteindre nos objectifs, sinon ça ne sert à rien de tirer 1 500 fois par entraînement  », insiste Yacine Aouadi. Il précise que le coach ne fait qu’accompagner, mais que c’est au joueur de faire la différence, et que toute l’organisation influencera les résultats de ce travail.

Les jours de Markelle Fultz chez les Sixers pourraient être comptés. Et malgré son talent certain, s’il ne dépasse pas son problème de shoot, sa carrière NBA pourrait drastiquement s’écourter.

« Parfois, les besoins de l’équipe l’emportent sur les besoins du joueur. Alors qu’on devrait lui permettre de revenir progressivement au jeu, on le précipite  », regrette Mike Rotheram. « On aura beau énormément travailler à l’entraînement, si le joueur n’a que 2 tirs par match, il ne progressera pas. » renchérit Yacine Aouadi. Aujourd’hui, Markelle Fultz ne peut qu’espérer trouver une équipe qui pourra être patiente, et lui offrir du temps de jeu malgré son niveau actuel. Un challenge, en NBA.