L'ancienne ministre Fleur Pellerin a affirmé que le festival Séries Mania était « soutenu par l'argent des Français » tandis que CanneSéries se « débrouille en mode startup ». Pourtant, les deux événements sont majoritairement financés par des fonds publics. Explications.

C’est l’histoire de deux festivals qui se tirent dans les pattes depuis des mois. Pour la première fois en 2018, la France accueillera deux festivals internationaux consacrés aux séries à quelques semaines d’intervalle. Séries Mania se déroule du 27 avril au 5 mai et existe depuis 2009 à Paris. Il est devenu cette année Séries Mania Lille Hauts-de-France. Quant à CanneSeries, le petit nouveau dans le milieu, il vient de clôturer sa première édition ce 11 avril 2018.

Invitée sur Europe 1 le 3 avril dernier, Fleur Pellerin était venue présenter CanneSeries, ce nouveau projet dont elle a accepté de présider l’association organisatrice. Interrogée sur les différences avec Séries Mania — quelques jours après avoir affirmé à tort que CanneSeries serait le « premier festival » international consacré aux séries en France —, elle déclare alors :

« Il y a un festival soutenu par le gouvernement, avec l’argent public, l’argent des Français, et un festival qui se débrouille un peu en mode startup, ça c’est le nôtre ».

Elle précise toutefois quelques secondes plus tard que CanneSeries a été financé « avec l’argent de la région, du département, de la ville de Cannes, qui a beaucoup soutenu, et de quelques sponsors. » C’est un ajout très important, car dans les faits, CanneSeries a, comme Séries Mania, bien été financé majoritairement par les deniers publics.

Un gros financement des collectivités locales

Contacté par Numerama, Benoît Louvet, le directeur de CanneSeries, nuance ainsi les propos de Fleur Pellerin et assume la participation majoritaire des collectivités locales. Sur un festival qui a coûté « entre 3 et 3,5 millions d’euros » à produire, les « deux tiers » proviennent de la mairie de Cannes, et du département des Alpes-Maritimes et de la région Paca. Soit au moins 2 millions d’euros pris en charge par les collectivités locales. Le dernier million est apporté par les acteurs privés : Canal+, qui est le plus gros soutien, Renault et BNP Paribas.

Du côté de Séries Mania, c’est budget de 5 millions d’euros, dont 3,5 millions de la région Hauts-de-France, 1 million d’euros du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et 500 000 euros de fonds privés, dont une grosse participation du Crédit Mutuel Nord Europe à laquelle s’ajoutent quelques partenaires comme la Sacem, la SACD et quatre diffuseurs (TF1, France télévisions, Arte et OCS). À noter que la ville de Lille, si elle ne participe pas officiellement au budget, met aussi à la disposition de Séries Mania des infrastructures non négligeables.

2 millions d’un côté, 3,5 millions d’euros de l’autre : à travers l’affrontement des deux festivals, on assiste également à une bataille de financement public de la part des régions. Il y a pourtant une grosse différence dans la taille du dispositif proposé : le festival lillois a programmé plus de 100 projections tandis que Cannes n’en a organisé que 13, ont montré Les Échos dans une infographie.

Forcément, l’affirmation de Fleur Pellerin n’a pas manqué de faire réagir le compte Twitter de Séries Mania — peu avare en commentaires sur son concurrent — qui l’a reprise dans un tweet, depuis supprimé, avec une correction d’un internaute qui pointe la répartition des coûts du festival.

Capture d’écran Twitter prise le 10 avril 2018

Il faut dire que Séries Mania est aujourd’hui adossé au projet lillois, qui a remporté l’appel à projets du gouvernement et donc le budget allant avec. C’est d’ailleurs un autre sujet d’accrochage entre les deux festivals, entre qui la bataille fait rage depuis plusieurs mois.

L’histoire est complexe, en voici le résumé chronologique de manière simplifiée :

  • Fin 2015  : Fleur Pellerin est ministre de la culture. Elle donne à Laurence Herzberg, directrice du Forum des Images à Paris, une mission : créer un Festival international des séries en France.
  • Mars 2016 : Un rapport est rendu à Audrey Azoulay, la nouvelle ministre de la culture.
  • Septembre 2016 : Un appel d’offres est lancé pour l’organisation de ce festival international des séries. Un jury de professionnel devra décider de l’attribution de l’organisation du festival à une ville française.
  • Novembre 2016 : Lille, Paris mais aussi Bordeaux, Nice et Cannes sont candidates. Elles sont auditionnées.
  • Janvier 2017  : Un rapport doit être rendu au ministère de la Culture. Les conclusions du rapport fuitent avant d’être rendues officielles, et Cannes, par la voix de son maire David Lisnard (LR), décide de se retirer de la course et de lancer, quoi qu’il arrive, son propre festival concurrent à Cannes.
  • Janvier 2017 : Lille et Paris sont en « finale ». Le projet de Paris est porté par les équipes de Séries Mania, celui de Lille par celles du festival Séries Séries, rappelle le CNC.
  • 8 mars 2017 : CanneSeries annonce le recrutement de Fleur Pellerin à sa tête.
  • 24 mars 2017 : Lille est choisie pour organiser le festival voulu par le ministère de la Culture. C’est une victoire de l’association de Xavier Bertrand (président de la région) et de Martine Aubry (maire de Lille).
  • Juillet 2017 : Laurence Herzberg quitte le forum des Images et prend les rennes de Séries Mania Lille Hauts-de-France et une grande partie de l’équipe parisienne rejoint le projet. La ville de Paris cède le nom Séries Mania à Lille.

«  À terme, Cannes devrait se rallier à Lille pour n’avoir plus qu’un seul festival et ce sera beaucoup plus facile qu’on ne l’imagine », affirmait alors Xavier Bertrand. CanneSeries ne semble pas l’entendre de cette oreille :  à Numerama, Benoît Louvet a confié qu’une deuxième édition était déjà prévue pour avril 2019.

Partager sur les réseaux sociaux