Personne n'attendait « Heathers », reboot du film éponyme de 1989. Pourtant, aux États-Unis, la série provoque la polémique. Satire sociale audacieuse, elle caricature avec justesse les « millennials ». Et ça fait mal.

« Le nouvel Heathers est un cauchemar trumpien anti-LGBT  » : c’est par ce titre, sans distance, ni dérision, que le Daily Beast résume la nouvelle série de la chaîne Paramount Network. Cette critique assassine est délicieuse : elle semble, inconsciemment, issue du monde satirique de Heathers. Lorsque le pure player américain tire à boulets rouges sur la série — parce qu’elle semble «  écrite par un spectateur de Fox News qui s’énerve contre l’écriture inclusive » — il semble renforcer la justesse du propos de ce Heathers.

L’ironie du sort étant que dans l’univers du show, où l’on cite Jezebel pour s’en moquer, le titre du Daily Beast aurait pu être un ressort comique. À peine le pilote de la série dévoilé, le réel surpasse la fiction.

Un faux teen show

Inspiré du film du même nom des années 1980, Heathers est un faux teen show aux allures de Mean Girls dans lequel se cache une terrible satire sociale sur la jeunesse d’aujourd’hui. Dans un lycée américain, où les slushy de Glee existent encore, les ados sont devenus de véritables social justice warriors et les nouveaux rois du lycée sont les perdants de la société patriarcale. Cette élite, forcément LGBT et de toutes les couleurs, tyrannise ses camarades pitoyablement blancs, hétéros et pro-armes.

Le pitch semble avoir été écrit par un conservateur et donnerait des frissons à n’importe quel jeune urbain. Néanmoins, l’erreur serait de penser que la satire s’adresse à des conservateurs qui déploreraient «  la chienlit grandissante en Occident et le nouvel ordre moral progressiste  ». En réalité, Heathers, qui offre une critique moqueuse de son sujet, semble avoir pour seule mission d’éprouver la capacité d’autodérision d’une nouvelle génération piquée à l’autosatisfaction et au premier degré.

Et toute l’époque en prend pour son grade. Ainsi, lorsque l’héroïne, Veronica, arrive à son lycée, il est inscrit une citation de Khloe Kardashian (« Soyez vous-même, soyez ce que vous voulez être  ») ironisant par là l’inanité des nouvelles piposophies tournées vers l’ego. Puis, plus cynique, la série donne, quelques scènes plus tard, l’occasion à son personnage d’être traversée d’angoisses lorsque sa conseillère d’orientation regrette qu’elle ne soit pas hermaphrodite, pour être acceptée dans une grande école. Là, Heathers rentre dans le vif de son sujet : les marginalités, englouties par un système qui digère les contre-cultures, n’ont plus d’objet.

« Soyez vous-même, soyez ce que vous voulez être  »

Résumé ainsi, on pourrait penser à une dystopie écrite par Alex Jones, l’animateur de la chaîne conspirationniste InfoWars. Mais il s’agit bien d’une satire à destination des jeunes libéraux, qui, parce que dure, n’est pas dénuée de lucidité.

Ces derniers, représentés comme d’affreux égocentriques, auraient remplacé l’ordre social du traditionnel teen movie par un nouvel ordre libéral,  pas moins cruel, dont le pouvoir est construit sur leur réputation et le web. Une jeune reine du lycée fait ainsi vivre la terreur à ses congénères parce qu’elle est prête à dénoncer les tee-shirts problématiques de ces derniers auprès de ses milliers de followers. Poussant ainsi à bout ses camarades, visés par des hordes de SJW sur les réseaux sociaux. Une insoutenable parodie d’une réalité exagérée, mais jamais loin des excès des milieux libéraux.

Les millennials ne savent plus rire

En fin de compte, si Heathers agite autant les internautes, c’est peut-être  bien parce qu’elle est dotée d’une justesse que plus personne n’attendait. Elle propose à sa jeune audience une critique immorale de sa fausse bonté, de son égocentrisme et de ses dogmes. Un culot devenu rare.

Or, la magie performative du show est de pointer par sa seule proposition le manque de recul de cette génération qui se croit victime de tout. La lucidité avec laquelle Heathers raille les errements des nouveaux héros des réseaux sociaux est telle qu’il est difficile pour ces derniers de ne pas se sentir attaqués. De fait, la superficialité évidente de cette dramédie prend un tournant hilarant et piquant.

On tient désormais pour fait que les millennials n’ont plus d’émotions que la confirmation de leur propre système de valeurs, dans la presse comme dans la culture. Heathers tacle précisément ce nouveau ressort de la pensée dogmatique de la jeunesse occidentale. Et ceux qui acceptent la dystopie dans Black Mirror, toujours lisible sur un prisme moral clair, ne semblent plus en mesure d’en rire lorsque le sous-texte moral est plus libre, moins cadré. Comme si, essentialisée jusqu’à l’excès, la pop culture n’avait plus l’occasion d’être gratuite.

Pourtant Heathers s’apparente à un rite initiatique pour cette jeunesse indignée et elle fait un bien fou. Ne reprendrait-elle pas ainsi l’héritage d’un Breakfast Club, confrontant l’adolescence à sa caricature et ses angoisses ?

La comédie n’a d’autre objet que la satire

En outre, le show agit comme une sorte de métaphore du délitement des teen shows  : sa photographie ringarde et ses couleurs flashy rappellent le bas du front Riverdale, son casting satiriquement hétérogène invoque Glee, et ce lycée fictif a parfois des faux airs du Hollywood de 2018.

Cela ne veut pas dire qu’il y a quoique ce soit à comprendre sur un plan moral dans ce Heathers  : au contraire, la comédie n’a d’autre objet que la satire pour la satire. Invoquant ici une liberté artistique étrangère à tout dogme, à toute simplification du réel.

« Peut-on encore rire de nous-même ?  », demande en substance le show. La réponse sera probablement négative mais ce n’est pas grave, nous savourons déjà l’effet performatif d’une telle provocation dans les milieux libéraux américains. Et parce que nous savons déjà que l’on nous demandera si un tel show était nécessaire — « alors que la majorité de la pop culture est dominée par [ajoutez toutes formes de banalités libérales]  » — on répondra que Heathers ne s’adresse qu’à nous, et sur une petite chaîne câblée américaine, il serait dès lors particulièrement malheureux d’y voir une attaque conservatrice.

Pourtant, le dérapage pourrait être rapide : si jamais la série, dont nous n’avons vu qu’un épisode, s’essaie à la morale et à la leçon, elle manquera irrémédiablement sa mission satirique et perdra sa singularité.

Heathers sera diffusé à partir du 7 mars sur Paramount Networks, le pilote est déjà disponible en ligne, aucun diffuseur n’est encore connu pour la France. 

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