Attendue sur Apple TV+ le 5 juin, la série Cape Fear met en scène Javier Bardem dans le rôle de Max Cady, un détenu libéré de prison et bien décidé à se venger de son avocate. Ce remake du film Les Nerfs à Vif de Martin Scorsese était-il bien nécessaire ? 

À première vue, on se dit que Nick Antosca, le créateur de la série Cape Fear, s’est lancé dans une mission bien périlleuse. Pourquoi aller remaker un chef-d’œuvre cinématographique de l’acabit des Nerfs à Vif ? Réalisé en 1991 par Martin Scorsese, le film nous plonge dans la guerre des nerfs que Max Cady, un criminel jugé coupable de viol et tout juste sorti de prison, va livrer à son ancien avocat, Sam Bowden, et à sa famille. Dans le rôle de Cady, Robert de Niro y livrait une performance inoubliable. 

Une histoire de remakes 

Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’avec Les Nerfs à Vif, Martin Scorsese se lançait lui aussi dans un remake d’un film classique éponyme, réalisé en 1962 par Jack Lee Thompson, avec Robert Mitchum dans le rôle de Max Cady. Les deux films se basent sur le roman « The Executioners » écrit par John D. MacDonald et publié en 1957. Les Nerfs à Vif est donc l’un des rares contre-exemples de l’histoire du cinéma où un remake s’est avéré aussi marquant que le film original. Après tout, une grande histoire peut être racontée de bien des façons, selon les époques. 

Produite par Martin Scorsese et Steven Spielberg, créée par Nick Antosca (Channel Zero, Brand New Cherry Flavor), la série Cape Fear (le titre en version originale des deux films) reprend les grandes lignes de l’histoire qu’on connaît, tout en effectuant quelques changements de taille. D’abord, dans le show, composé de dix épisodes, Max Cady sort de prison après avoir purgé une peine de 17 ans. Il a été jugé coupable non plus de viol mais de féminicide (il aurait tué sa femme enceinte) et de nouvelles preuves l’innocentent. 

La série effectue aussi un inversement des genres. Max en veut à son avocate, Anna Bowden (dans les deux précédents films, il s’agissait d’un homme) qui lui a conseillé de plaider coupable, mais aussi à son mari, Tom Bowden, alors procureur sur son affaire. Dans cette nouvelle version, le couple vit dans une somptueuse maison. Il est très aisé, influent et élève deux adolescents, Natalie et Zack (dans les films, ils ont uniquement une fille). La dynamique reste sensiblement la même : persuadé de ne pas avoir bénéficié d’une justice équitable, Max Cady va faire vivre un enfer crescendo à la famille Bowden, jusqu’au point de non-retour. 

Un face à face séduisant entre Javier Bardem et Amy Adams

Diffusée sur Apple TV+ à partir du 5 juin (à raison de deux épisodes, puis un par semaine), Cape Fear bénéficie d’un casting hollywoodien attractif. Il fallait bien un acteur de l’acabit de Javier Bardem pour accepter de reprendre le rôle de Max Cady, autrefois tenu par un Robert de Niro au sommet de son art. En face, Amy Adams (Sharp Objects, Nightbitch) reprend le rôle de l’avocat harcelé tenu par Nick Nolte et Patrick Wilson celui de Jessica Lange.

Abonné aux rôles de méchants iconiques (No Country for old men, Skyfall, Loving Pablo…), Javier Bardem s’empare à bras le corps de celui de Max Cady. L’acteur a passé quelques temps à la salle de gym pour se doter d’une silhouette d’ex-détenu bien flippante. Il compense cet aspect flippant par un comportement charmant qui lui permet de manipuler son monde et de diviser la famille Bowden avec succès. Mais malgré tout son charisme, ses lentilles vertes perçantes et un background donné à Cady via des scènes de prison filmées en noir & blanc, l’acteur ne parvient pas tout à fait au niveau de la performance de De Niro, plus imprévisible dans son jeu.

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Javier Bardem, tous tatouages dehors. // Source : Apple TV+

  
Face à Bardem, le couple formé par Patrick Wilson et Amy Adams reste solide. Les deux acteurs sont des valeurs sûres qui élèvent chaque film ou séries dans lesquels ils jouent. Ils ne font pas d’étincelles pour autant. Leur dynamique manque de mordant. Dans le rôle de leur fils instable, Joe Enders (le fils de Kate Winslet et Sam Mendes, qui a donc de qui tenir !) se distingue avec une performance dérangeante. Dans le rôle de leur fille, Lily Collias complète un casting sans fausse note.

Une série hommage au film de Scorsese 

Esthétiquement, Nick Antosca et les réalisateur·ices de la série (Morten Tyldum, SJ Clarkson, Reed Morano…) impriment une patte horrifique intéressante. La photographie saturée, avec toutes ses nuances de vert, est sublime et oppressante. La série possède son univers gothique moderne tout en se plaçant dans la continuité du film, dont elle reprend des scènes ou des techniques.

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On retrouve ainsi des  effets de solarisation, des plans de zoom et dézoom pour un effet paranoïaque garanti et bien sûr la partition musicale géniale signée Bernard Herrmann, qui provient, elle, du film de 1962. Elle avait été ré-orchestrée par Elmer Bernstein dans le remake de 1991. La scène culte où De Niro rit à gorge déployée et forcée dans un cinéma pour rendre les Bowden fous (spoiler, ça marche très bien !) est reproduite dans la série, par la fille de Cady (Malia Pyles) à semer la zizanie. 

Les fans du film s’amuseront à jouer au jeu des sept erreurs entre les deux œuvres (voir les trois en incluant celle de 1962 !). L’apparition de Juliette Lewis, qui incarnait avec brio la fille adolescente de Nick Nolte chez Scorsese (elle avait obtenu une nomination aux Oscars pour son interprétation) inscrit la série dans une filiation claire. 

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Max Cady a fait sien l’adage « la vengeance est un plat qui se mange froid ». // Source : AppleTV+

Contrairement à une fiction de deux heures, dont la montée en tension peut être rapide, Nick Antosca a dix heures de fiction à produire et Bardem doit nous taper sur les nerfs pendant tout ce temps ! Cela donne un récit plus dilué, une guerre des nerfs dont le crescendo fait parfois du surplace, comme dans l’épisode 3, avant de se relancer.

La série lance au passage quelques pistes mystérieuses pour nous tenir en haleine et creuse davantage la psychologie du personnage de Cady. Les scènes de flashback en prison, où se mêlent attaques de néo-nazis et révélation religieuse, semblent nous dire : « on ne naît pas monstre, on le devient », surtout dans un environnement aussi violent.

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On aimerait pas avoir pour voisin Max Cady ! // Source : Apple TV+

Le procès de la justice américaine

Si la réalisation très « quality tv » impressionne, sur le fond, ce Cape Fear version 2026 s’avère étrangement moins complexe que le film de 1991. Les deux fictions s’intéressent aux angles morts de la justice US, chacune à leur manière. Dans le film de Scorsese, Cady était coupable sans l’ombre d’un doute. Il en voulait à son avocat, car Tom Bowden avait consciemment choisi de ne pas transmettre au jury une information concernant la victime – le fait qu’elle avait eu des relations sexuelles avec plusieurs hommes à la même période que celle du viol subi.

Cet élément aurait certainement permis à son client d’avoir une peine réduite. Mais Bowden estimait (à raison) que les victimes de VSS ne devraient pas voir leur vie intime scrutées lors des enquêtes. Le propos était donc moderne et résonne avec tous les débats post Me Too sur le traitement inéquitable par la justice des violences sexistes et sexuelles (moins de 1% des viols et tentatives de viols donnent lieu à une condamnation, et environ 7% des femmes portent plainte après une agression sexuelle).

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Comment prouver un harcèlement calculé pour ne laisser aucune preuve ? // Source : Apple TV+


La série ne parle plus de VSS, mais elle remplace le crime de Max Cady par un féminicide, sans s’attarder sur les dysfonctionnements de la justice (pourtant légion) dans ces cas. Elle s’intéresse davantage à l’accusé et laisse planer le doute sur sa culpabilité. La problématique tourne ainsi autour des hommes (qui peuplent en majorité les prisons) accusés de crimes à tort. 

La revanche des oppressés

La série, comme le film, se penchent sur la façon dont les avocats sont censés appliquer les mêmes principes de droit à la défense pour tous et ne le font pas toujours. Mais le film était plus subtil. Il en va de même dans la relation entre Tom et sa collègue de travail. Le film mettait en avance un flirt réciproque qui soulignait l’état en berne de son mariage, tandis que la série charge la collègue, à deux doigts de nous faire une Glenn Close dans Liaison Fatale. On perd donc complètement la portée féministe, les nuances et les ambiguïtés du film de Scorsese.

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Les Bowden, une famille dans la tourmente. // Source : Apple TV+

En revanche, la série insiste (le film le faisait aussi, Cady version De Niro étant considéré comme un « white trash ») sur le rapport de classe entre les personnages. Fils d’un immigré espagnol à l’enfance misérable, Max Cady a longtemps ressenti de la part de personnes comme les Bowden un mépris de classe, teinté de racisme. Sa revanche sur cette famille aisée est donc aussi sociale. Depuis qu’il a été innocenté, il est devenu une célébrité qui peut aider ou enfoncer la carrière d’Anna Bowden.

Il compte bien faire payer à cette famille en apparence parfaite, mais en réalité pleine de failles (les parents luttent contre des addictions, ne comprennent pas leurs enfants…) et d’hypocrisie leur privilège de classe et de race. En faisant de Max Cady une sorte d’illuminé, qui a adhéré en prison à une religion « des oppressés», la série s’empare aussi d’une thématique intense aux Etats-Unis, celle de la religion. Mais il est toujours compliqué de faire du méchant un personnage minorisé sans tomber dans un sous-texte réactionnaire.

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Max Cady dans ses oeuvres. Ne vous fiez-pas à son sourire enjôleur ! // Source : Apple TV+

Malgré ces quelques bémols sur le fond, la série Cape Fear, dominée par un Javier Bardem en grande forme et une réalisation aux petits oignons, reste de très bonne facture. Les amateurs de thriller devraient passer un bon moment, mais elle ne fera pas oublier les films qui l’ont précédée.

Comparatif svod // Source : Montage Numerama

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