Transposer un mème Internet nébuleux en un long-métrage de cinéma mémorable s’annonçait comme un casse-gueule monumental. Pourtant, avec Backrooms, produit par A24, le jeune prodige de 20 ans Kane Parsons livre un coup de maître visuel. En étirant les cloisons de son univers viral né sur YouTube, il orchestre un cauchemar géométrique et existentiel brillant, sublimé par la photographie de Jeremy Cox et les performances habitées de Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve.

Alors que le film Backrooms affole déjà les compteurs du box-office américain, c’est avec une petite dose de scepticisme que je me suis rendu à l’avant-première française ce mardi 2 juin 2026 à Paris. Je m’attendais honnêtement à découvrir une simple extension opportuniste d’un mème Internet étiré sur une heure cinquante pour capitaliser sur la hype. Un film un peu bancal qui aurait du mal à tenir sur la longueur. Mais contre toute attente, ce fut une énorme surprise.

LA CRITIQUE NE CONTIENT AUCUN SPOIL.

Né de l’imaginaire des creepypastas et de la fascination contemporaine pour les espaces liminaux, le concept des Backrooms reposait jusqu’ici sur une angoisse minimale, celle d’être piégé dans un labyrinthe infini de bureaux vides, tapissés de jaune et baignés par le bourdonnement strident de néons défectueux. Force est de constater que sur grand écran, le choc est total. Le film de Kane Parsons balaye les doutes dès ses premières minutes pour s’imposer comme une proposition de cinéma radicale, oscillant constamment à la frontière du réel et de l’illusion.

Une claque photographique aux lignes obsédantes dans Backrooms

La véritable immense réussite de Backrooms réside dans son identité visuelle. Le film est une immense claque esthétique qui repense entièrement les codes de la peur spatiale. La direction de la photographie, assurée par Jeremy Cox, accomplit un travail d’orfèvre en jouant de manière obsessionnelle avec la géométrie, les perspectives fuyantes et la ligne d’horizon.

La caméra capture la monotonie de ce décor cubique démesuré à la perfection. En fait, le génie de la mise en scène est de maintenir une ambiguïté permanente, les repères architecturaux se tordent et se répètent à tel point que pendant tout le film, on partage la désorientation des personnages. Parfois, il est impossible de savoir avec certitude si l’on se trouve encore dans la réalité tangible ou si l’on a basculé dans les limbes jaunâtres des backrooms. Cette perte totale de repères crée une oppression constante, bien plus terrifiante que n’importe quel monstre tapi dans l’ombre. Rien que pour ça, le film vaut le détour.

Le personnage du Dr Mary Kline va faire une découverte terrifiante // Source : A24
Le personnage du Dr Mary Kline va faire une découverte terrifiante // Source : A24

Un duo d’acteurs d’une justesse implacable

Pour ancrer ce délire conceptuel dans une réalité émotionnelle, le cinéaste a eu le nez creux en s’entourant de comédiens de haut vol. Chiwetel Ejiofor est magistral dans le rôle de Clark, un architecte raté et alcoolique, gérant d’un magasin de meubles en déclin qui voit sa santé mentale s’effondrer lorsqu’il découvre une brèche dans le mur de son sous-sol. Face à lui, la comédienne norvégienne Renate Reinsve incarne avec une grande sensibilité le docteur Kline, sa thérapeute, emportée à son tour dans cette anomalie topographique.

Là où le scénario aurait pu se contenter de l’exercice de style, les deux acteurs apportent une épaisseur psychologique indispensable. Leurs performances viscérales, oscillant entre la terreur pure et le déni, permettent au film de ne pas sombrer dans la simple démonstration technique ou la succession de codes de jeux vidéo. On croit en leur détresse, et c’est précisément ce qui rend leur errance si douloureuse… et flippante.

Clack entre pour la première fois dans les Backrooms // Source : A24
Clack entre pour la première fois dans les Backrooms // Source : A24

Une transition réussie de YouTube au grand écran

Passer d’un format court sur le web à un long-métrage de studio à 10 millions de dollars sans perdre son identité était un pari risqué. Parsons prouve qu’il n’est pas qu’un simple créateur de contenu éphémère, mais un réalisateur doté d’une véritable vision de cinéma.

Le sound design immersif, qui amplifie le moindre bruit de pas et le grésillement des lampes, maintient une tension à couper le souffle. C’est dérangeant au possible. Même si la dernière partie cède parfois aux sirènes du film de traque plus conventionnel, l’atmosphère poisseuse et la lumière jaunâtre restent gravées dans la rétine bien après le générique de fin. Au final, en sortie de salle, il faut bien 30 minutes pour sortir réellement de cette « autre réalité ». Signe d’un film marquant.

Le verdict

Le personnage du Dr Mary Kline va faire une découverte terrifiante // Source : A24
9/10

Backrooms

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Backrooms est la preuve qu’Internet est devenu un vivier de talents incontournables pour le cinéma de genre. En signant un film atmosphérique d’une puissance plastique rare, Kane Parsons ne se contente pas de valider les attentes de sa communauté, il livre une expérience sensorielle unique, déstabilisante et profondément originale. Une entrée fracassante dans le cinéma pour un réalisateur dont le sens du cadre et de la géométrie n’a pas fini de nous hanter. C’est sans doute la meilleure surprise horrifique de 2026.
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