Blade Runner 2049 se garde volontairement de répondre à certaines questions essentielles de l'intrigue. Éléments de réponse autour de 5 problématiques captivantes soulevées par le film, dans la droite lignée du premier volet.

À l’instar de Blade Runner, l’intrigue de Blade Runner 2049 pose plusieurs questions importantes. Volontairement irrésolues dans le film, elles peuvent donner lieu à de multiples interprétations et théories, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Retour sur 5 questions centrales laissées en suspens dans la suite de Denis Villeneuve. Attention : la suite de l’article spoile forcément le contenu du film.

Qui est vraiment K ?

C’est la question que se pose K (Ryan Gosling) tout au long de son enquête : qui est-il ? Et comment a-t-il été créé ? Les réponses que ce Blade Runner d’abord docile croit trouver au cours de son périple rendent son destin encore plus tragique, lui dont la combinaison du matricule et du prénom attribué par Joi (« Joe K ») font directement référence à Joseph K, le héros du Procès, roman culte de Franz Kafka.

Si le statut de Réplicant de K est établi dès les premières minutes, de nombreux éléments restent en suspens : est-il un « jumeau » artificiel d’Ana Stelline (Carla Juri), la fille cachée de Rick Deckard (Harrison Ford) et de Rachæl (Sean Young), dont il partage les souvenirs pour mieux brouiller les pistes ? C’est ce que laisse supposer le film pendant un long moment, notamment lorsque K découvre l’existence de deux jumeaux à l’ADN identique lors de ses recherches.

Mais comme le révèle Deckard après coup, ces fichiers ont été volontairement falsifiés pour mieux protéger sa fille en lançant d’éventuels curieux sur une fausse piste — celle d’un garçon disparu. Ce qui amène à une autre interrogation : K a-t-il été créé dès l’origine pour duper ses futurs ennemis, comme Wallace, en s’imaginant être l’unique enfant né d’une Réplicante ? Ou s’agit-il d’un Réplicant standard qui s’est vu attribuer, au cours de sa vie, les souvenirs bien réels d’Ana Stelline ?

Dans les deux cas, une autre question se pose : qui a créé K ? Même s’il a été conçu dès l’origine pour protéger Ana, on imagine mal Deckard ou ses complices Réplicants — comme Sapper Morton (Dave Bautista) et Freysa (Hiam Abbass), qui aident Rachæl à accoucher avant de cacher l’existence d’Ana — concevoir eux-mêmes un Nexus 9.

C’est là que l’attitude a priori trop lisse de Joshi (Robin Wright), la supérieure de K, pourrait prendre tout son sens. Sa confiance aveugle en son Blade Runner, qui peut passer pour une forme de naïveté particulièrement surprenante au vu de son grade, pourrait en effet s’expliquer par son lien très particulier avec lui, si c’est elle qui l’a fait fabriquer par la Wallace… afin d’en faire à la fois un Blade Runner ultra-efficace et un futur « bouclier » prêt à effacer ses propres traces pour préserver — sans le savoir — le secret de la naissance d’Ana.

La supérieure prétend d’ailleurs découvrir, au cours de la visite de Luv, que K est capable de mentir. Pourtant, c’est bien cette même Joshi qui a ordonné à K de prétendre que « ce qu’il a vu n’a pas existé » après la découverte de l’existence d’un enfant né d’une Réplicante, donc de mentir à autrui. Cela expliquerait aussi qu’elle le couvre volontairement après avoir constaté ses dérives.

Enfin, on peut envisager une autre piste sur l’identité de K : il ne serait qu’un pion parmi d’autres, si on suppose que tous les Réplicants — ou au moins une partie d’entre eux — est dotée des mêmes souvenirs réels d’Ana pour mieux brouiller les pistes. C’est ce que sous-entend potentiellement Freysa lorsqu’elle explique à K, devant ses fidèles, qu’il a eu tort de croire qu’il était le fils de Rachæl. Elle le précise bien : « On espère tous être spéciaux ».

Deckard est-il un Réplicant ?

Dans Blade Runner 2049, Denis Villeneuve a bien tenu sa promesse initiale : ne pas révéler si Deckard est ou non un Réplicant, quitte à n’offrir aucune issue possible à l’éternel débat entre Ridley Scott et Harrison Ford.

Le film s’amuse même avec le public en faisant poser la question directement par Niander Wallace (Jared Leto). Le scientifique aveugle tourmente en effet Deckard en s’interrogeant ouvertement sur la nature de sa rencontre avec Rachæl : était-elle le fruit du hasard (l’amour naissant du Blade Runner pour la Réplicante) ou d’une potentielle préconception « mathématique » ?

Si Jared Leto a la réponse ( «  Mon personnage a jeté un œil à l’esprit de Deckard, Denis m’a dit que je pouvais prendre cette décision, que mon personnage [décide] s’il est un Réplicant ou pas »), Blade Runner 2049 se garde bien de répondre à cette question. Mais le film distille en revanche plusieurs indices, qui semblent plutôt, cette fois-ci, accréditer la thèse de l’humanité de Deckard.

À commencer par le fait qu’il accuse clairement le poids des années — même s’il est un Réplicant dépourvu de date d’expiration — et de ses blessures antérieures, à en juger par la façon dont il boite en permanence. Un contraste flagrant par rapport à K, dont on peut observer la capacité de récupération hors-normes — même si celle-ci peut aussi s’expliquer partiellement par son avancée technologique.

De la même façon, alors que K rend coup pour coup au colosse Sapper Morton, on se rappelle que Deckard était clairement en position d’infériorité physique face à Roy Batty, auquel il a uniquement survécu parce que ce dernier a décidé de l’épargner.

Surtout, alors que tous les personnages sont obsédés à l’idée de savoir ce qui relève ou non de la « réalité », Deckard est le seul à prétendre « [savoir] ce qui est réel », comme il l’affirme à Niander Wallace. Il se différencie ainsi de K, qui se demande si ses propres souvenirs — comme le whisky que lui offre Deckard — sont « réels » ou encore de Joshi, qui résume l’enjeu dominant dans le monde de 2049, que l’on soit un Réplicant, un humain ou un hologramme : « Nous cherchons tous quelque chose de réel ».

Deckard fait donc figure d’exception, lui qui vit isolé du reste du monde, en compagnie d’un chien dont il prétend lui-même ne pas chercher à connaître la nature véritable, comme dans un ultime pied de nez au public. Ce qui n’empêche pas certains personnages de rester convaincus de la nature artificielle de Deckard. À l’instar de Gaff, qui évoque son parcours comme s’il était connu d’avance, et de Luv, qui affirme à Deckard qu’ils retournent « à la maison » lorsqu’ils font route vers les colonies d’outre-monde — où travaillaient à l’origine les Réplicants.

De manière tout aussi subtile, Blade Runner 2049  fait autant suite au Blade Runner de 1982 qu’aux deux versions postérieures de Ridley Scott. En faisant mourir Rachel pendant son accouchement, en 2021, le film s’inscrit à la fois dans la continuité de la version originale — dans laquelle Rachæl est dépourvue de date d’expiration car elle est « spéciale » — que dans celles de 1992 et 2007 puisqu’elle meurt de toute façon avant l’expiration de durée de vie de 4 ans.

Entre K et Ana, qui est le plus « humain » ?

Que Deckard soit un Réplicant ou pas, sa nature n’enlève rien au « miracle » qui menace l’équilibre de la société : Rachæl, une Réplicante, a donné vie à une fille. Le fait d’être née et de ne pas avoir été créée rend incontestablement Ana Stelline unique. Mais le film pose une question cruciale : est-elle plus ou moins « humaine » que son « double » K ? Tout dépend de la définition que l’on donne à l’humanité, qui constitue le cœur thématique du film.

Si la nature artificielle de K est d’emblée établie, on peut légitimement se demander si toutes les expériences intenses qu’il vit au cours de son enquête ne le rendent pas plus humain qu’Ana, enfermée depuis ses 8 ans derrière la vitre de son laboratoire — à cause d’une prétendue maladie, qui sert surtout de prétexte pour la cacher. En très peu de temps, K découvre ainsi l’amour puis le chagrin avec Joi (Ana de Armas), le doute, la haine, la déception, la paix intérieure quand il décide de se sacrifier pour autrui, et enfin, une pointe de jalousie quand il déclare à Deckard : « Tous les meilleurs souvenirs sont à [Ana] ».

À l’inverse, à l’exception de son passage traumatisant à l’orphelinat, Ana vit depuis toujours par procuration, à travers les souvenirs artificiels qu’elle crée pour les Réplicants créés par Niander Wallace. Elle agit en outre de manière robotique, en créant des souvenirs à la chaîne, alors que K finit par devenir libre de prendre ses propres décisions lors du voyage quasi-initiatique qu’il entreprend malgré lui.

Quand les flocons de neige deviennent symboliques

La symbolique récurrente des flocons de neige trouve ainsi tout son sens. Quand K quitte l’institut d’Ana après leur première rencontre, il accueille avec émotion les flocons qui lui tombent dans la main, lui qui est, à ce moment précis, convaincu d’être un Réplicant « spécial » et de s’être « éveillé » à l’instar de Joi lorsqu’elle découvre la pluie.

À son retour à l’institut Stelline, K, désormais conscient qu’il n’était qu’un « pion », est particulièrement ému par ces flocons, qu’il admire avant de rendre son dernier souffle. Parallèlement, au sein du bâtiment, Ana admire une reproduction artificielle de flocons de neige au sein de sa « prison » sans pouvoir en saisir toute la beauté puisqu’elle ne l’a jamais expérimenté réellement.

Le passage renvoie à la rencontre entre K et la prostituée Réplicante Mariette. Lorsqu’elle découvre l’arbre photographié par K, elle s’extasie sur sa « beauté », elle qui n’en avait jamais vu jusque-là dans ce monde dévasté. Ce à quoi K lui rétorque avec cynisme : « Il est mort », comme pour lui montrer qu’il a une meilleure compréhension du monde qu’elle. K est d’ailleurs le seul à avoir observé au plus près une forme de vie bien réelle lorsqu’il plonge sa main dans une ruche d’abeilles à Las Vegas — une scène conçue par Denis Villeneuve comme « une étincelle de lumière dans cet univers dystopique ».

De fait, à la fin du film, K devient « plus humain que les humains », selon la devise de la Tyrell Corporation répétée par Mariette dans Blade Runner 2049.

Joi évolue-t-elle réellement ?

On le sait, Joi, l’intelligence artificielle à l’apparence holographique commercialisée par la Wallace Corporation, est censée dire et devenir tout ce que son possesseur désire. Mais l’IA de Joi qui accompagne K fait-elle exception ou joue-t-elle au contraire son rôle scripté du début à la fin ? Blade Runner 2049 entretient volontairement le flou sur ce point.

Il est en effet difficile de nier l’évolution de Joi tout au long du film, elle que l’on découvre comme un hologramme domestique voué à tenir compagnie à K après une dure journée de travail mais dont le comportement connaît un changement significatif à partir du moment où son « compagnon »  lui offre, pour leur anniversaire fictif, un émanateur. Désormais capable d’accompagner K partout où il souhaite la matérialiser, Joi semble bouleversée par la possibilité de ressentir la pluie, une expérience qui constitue une première mémorable.

Elle fait aussi preuve d’un semblant d’autonomie en surnommant K « Joe », et, en son absence, en ordonnant à Mariette de partir après avoir passé la nuit avec le Blade Runner. La prostituée ne manque pas de lui rétorquer qu’elle est « particulièrement vide », elle qui a pu en juger en profondeur grâce à leur expérience de synchronisation atypique. Juste avant de disparaître sous le pied de Luv, Joi prend enfin le temps de clamer son amour à K, une déclaration qu’elle n’avait jamais osé lui faire jusque-là.

Mais, comme K le constate lors de son face-à-face inopiné avec une publicité holographique géante de Joi, après sa disparition, celle-ci lui sert un discours automatisé qui remet en question tous les éléments de personnalisation qui étaient propres à « sa » Joi : le mot « jojo » qui renvoie à son prénom Joe, notamment. Reste-t-elle une simple IA destinée à dire tout ce que son propriétaire veut entendre, ou peut-elle au contraire apprendre au fil du temps et devenir, en quelque sorte, autonome ?

Cette ambiguïté volontaire pousse le spectateur à s’interroger sur la capacité de ressenti et l’humanité d’un hologramme — au plus bas de l’échelle hiérarchique du monde de 2049 –, potentiellement supérieure à celle d’un homme comme Niander Wallace, capable, à l’inverse, d’éventrer une Réplicante tout juste créée sans manifester la moindre émotion.

Blackout, Niander Wallace contre Réplicants rebelles : quelle suite ?

Évoqué à plusieurs reprises au cours du film, le blackout reste un événement mystérieux, aux yeux mêmes des protagonistes. Dans Blade Runner 2049, on apprend simplement que cet événement majeur, survenu au début des années 2020, a entraîné la perte d’innombrables fichiers informatisés et, par conséquent de précieuses informations.

L’intérêt scénaristique du blackout est double. Il permet d’abord d’expliquer pourquoi Niander Wallace n’a pas accès aux potentiels fichiers de la Tyrell Corportation qui lui permettraient de créer des Réplicants capables de donner la vie. Mais aussi, comme le dit Deckard dans le film (« Même si j’avais voulu me lancer à sa recherche, je n’aurais pas pu le faire ») de faire disparaître toute trace « réelle » d’Ana et donc de laisser en évidence la fausse piste laissée par ses protecteurs.

Il faut toutefois se tourner vers le court-métrage Blackout 2022 et le site officiel « Road to 2049 », qui retrace la chronologie manquante entre 2019 et 2049, pour en apprendre plus sur ce phénomène survenu en 2022 — soit juste après la naissance d’Ana et la mort de Rachæl : « Une impulsion électromagnétique d’origine inconnue explose sur la côte Ouest. […] Les données électroniques sont corrompues ou détruites dans quasiment tous les États-Unis. […] Des théories se répandent sur l’origine du blackout : aucune n’est prouvée. La plus populaire accuse les Réplicants. »

Cet événement fondateur semble logiquement signé de Freyda et de son « armée » naissante de Réplicants, désireux de couvrir leurs arrières. Ce même groupe est au cœur de la fin ouverte de Blade Runner 2049 : l’heure de l’insurrection a-t-elle sonné maintenant qu’Ana semble en sécurité et que Deckard est « officiellement » mort ? Une guerre s’annonce-t-elle entre Niander Wallace — dont le sort reste mystérieux — et Freysa ?

Denis Villeneuve préfère achever Blade Runner 2049 sur la rencontre entre Deckard et sa fille, laissant ces questions en suspens. Le réalisateur est en revanche bien conscient que d’autres extensions de l’univers Blade Runner pourraient voir le jour, comme il l’a confié à au magazine Total Film dans son numéro d’octobre 2017 : « Je pense [que les producteurs] ont certaines idées [pour des suites], oui. Moi, j’ai été approché pour faire un film lié au premier. Nous ne sommes pas tombés dans le piège de faire un film qui n’est que le milieu [d’une histoire]. Si ça s’arrête là, l’histoire est complète. »

Les premiers résultats décevants de Blade Runner 2049 au box-office, malgré son succès critique, pourraient toutefois freiner les ardeurs d’Alcon Entertainment, même si les détenteurs des droits de l’univers avaient indiqué, dès leur obtention, en 2011, qu’ils avaient des « objectifs à long terme » pour la franchise, y compris des « concepts multi-plateformes », des « suites ou des préquels ».

Partager sur les réseaux sociaux