À l'occasion du week-end dédié aux jeux vidéo symphoniques organisé par la Philharmonie de Paris, nous avons analysé les relations encore naissantes entre jeu vidéo et musique d'orchestre dans l'Hexagone.

Il y aurait beaucoup de choses à dire et à rappeler dans l’histoire de la musique de jeu vidéo. Le média effectue ces dernières années une percée significative dans la culture populaire : de jour en jour, le jeu vidéo gagne en légitimité, notamment grâce au brassage colossal de revenus qu’il apporte chaque année.

Mais au-delà de son caractère industriel, le jeu vidéo reste un média culturel qui s’inspire et fait appel à de nombreuses branches artistiques et créatives. Parmi elles, on trouve la musique. Longtemps restée à l’état minimaliste de quelques bips et mélodies en 8 et 16 bits en raison des limites technologiques des machines, l’arrivée du format CD fut une véritable révolution.

À partir des années 2000, les technologies toujours aussi pointues des consoles rendent possible la création de musiques dynamiques, générées et évoluant en temps réel avec la progression du joueur. Les espaces de stockage s’agrandissant avec la gourmandise des jeux, il devient désormais possible de proposer de véritables compositions uniques.

Mario Nintendo
CC José Luis Quintanilla

Des clichés tenaces sur les deux mondes

C’est à peu près à cette période que le continent européen voit fleurir des concerts dédiés à la musique de jeu vidéo. Si ce genre d’événement était déjà en vogue dès les années 80 au Japon, les pionniers européens sont les Allemands, avec le concert de la « Games Convention » en 2003. En France, le premier concert a eu lieu fin 2008, avec le « Video Games Live » au Palais des congrès de Paris.

Depuis, on peut assister de temps en temps à des concerts de cet acabit, le plus souvent grâce à des initiatives de poids comme le Video Games Live ou à des occurrences plus confidentielles, dans lesquelles se retrouve une communauté de joueurs.

Avec ce week-end dédié aux jeux vidéo à la Philharmonie de Paris les 17 et 18 juin dernier, la musique de jeu vidéo franchit une nouvelle étape. Le flirt entre le monde du jeu vidéo et celui de la musique d’orchestre dite « classique » semble s’officialiser. Pourtant, les clichés respectifs de ces deux domaines paraissent tenaces : immature pour l’un, élitiste pour l’autre, comment le jeu vidéo et la musique d’orchestre cohabitent-ils en France ?

Un élitisme « franco-français »

Il est important de préciser « en France » dans notre question, car le phénomène ne semble en effet observable que depuis l’Hexagone. Marc Feldman, directeur de l’Orchestre Symphonique de Bretagne, a accueilli le Video Games Live à Rennes au mois de novembre 2016. Fasciné par la découverte de nouvelles expériences et par le monde de la musique de jeu vidéo, il a lui-même observé cette curieuse manie de percevoir l’industrie vidéoludique et les compositions classiques comme des mondes antinomiques.

« Je ne dirais pas qu’il y a un réel fossé entre le monde du jeu vidéo et celui de la musique orchestrale, affirme Marc Feldman. En réalité, le problème est plutôt franco-français, dans d’autres pays comme l’Angleterre ou les Etats-Unis, le pont se fait beaucoup plus facilement. »

Le directeur d’orchestre analyse la percée de la musique de jeu vidéo comme celle de la musique de cinéma avant elle. « Il a fallu beaucoup de temps pour que les orchestres dits « classiques » s’emparent des compositeurs de musique de film et accordent à cette musique un rang artistique qui n’est plus secondaire. Pour la musique de jeu vidéo c’est pareil, il s’agit d’un art à part entière, et le fossé se situe plutôt du côté des orchestres français. »

Le concert du week-end symphonique de Paris a été assuré par l’orchestre de Londres, un signe qui ne trompe pas selon Marc Feldman : «  Je trouve cela très évocateur du retard que l’on a en France sur la pratique de la musique de jeu vidéo. J’espère qu’on aura à terme quelques orchestres qui voudront représenter cette frange de la musique populaire. »

Un appel à créer des passerelles vers un nouveau public

Pour Marc Feldman, les orchestres français se sont enfermés depuis des décennies dans une bulle « classico-classique » dont peu parviennent à sortir. « Je trouve que cette forme d’entre-soi de la musique classique nous nuit. Il y a tellement de purisme dans notre domaine que l’on en a oublié de faire des passerelles vers un public plus large. Les jeux vidéo sont une façon de créer un lien avec un public qui est tout de même féru d’image et de créativité, mais qui n’a peut-être jamais eu l’occasion de voir un orchestre en live.  »

Chez les musiciens de l’orchestre concerné, pour qui tout cela était complètement nouveau, Marc Feldman avoue que certains étaient quelques peu réticents. « Elle a suscité des réserves chez certains dans la mesure où le public de la musique de jeu vidéo est un public que l’on ne connait pas du tout, mesure-t-il. Ce qui a été vraiment intéressant pour nous et ce dont je ne me doutais pas, c’est de trouver tout un public inconnu se réunir autour de l’orchestre, se déplacer pour le voir. Il y avait à peu près 2 000 personnes dans la salle [au Liberté de Rennes, ndlr], ce qui est beaucoup pour nous, et je pense que les trois quarts n’avaient pas pour habitude de venir voir ce genre de concert. »

Une idée largement partagée par Emmanuel Hondré, directeur du département Concerts et spectacles de la Philharmonie de Paris : « En assistant au concert du London Symphonic Orchestra à Londres, j’ai pu voir que le public était extrêmement attentif à ce qu’il entendait, à l’affût de sa mélodie favorite, sensible au souvenir que ça lui évoquait. »

La rencontre semble donc se faire avec curiosité, peut-être même avec une certaine appréhension, mais sans heurts. Musiciens et mélomanes découvrent chacun un monde particulier, et il serait désormais temps d’y incorporer le processus créatif pour obtenir une admirable alchimie. Car là où le bât blesse, au-delà de ce voile culturel entre courant populaire et musique d’orchestre, c’est qu’aucun studio ne fait appel aux orchestres français pour enregistrer sa musique.

Favoriser les relations entre créateurs et orchestres

C’est en effet ce que déplorent Marc Feldman et Emmanuel Hondré. Un amoncellement d’idées reçues entrave la collaboration entre les compositeurs, les studios et les créateurs qui rêveraient de faire appel au savoir-faire d’un orchestre pour leurs projets. « Les orchestres français n’enregistrent jamais de musique de jeu vidéo dans les studios, se désole Emmanuel Hondré. C’est un monde qu’ils ne connaissent pas ou très peu et le cliché qui veut que les musiques de jeux vidéo ne sont pas intéressantes est tenace. Pourtant quand on jette un oeil sur les partitions, ça devient difficile ! »

Après un premier pas avec ses musiciens en novembre dernier, Marc Feldman a d’ores et déjà de nombreuses idées en tête pour nourrir la passerelle entre son orchestre et le jeu vidéo. « Il y a beaucoup de créateurs de jeux vidéo ici à Rennes, et je pensais faire appel à eux pour leur proposer une plateforme avec laquelle ils peuvent faire appel à des musiciens pour interpréter leur musique de jeu.  »

Grâce à ce projet de week-end symphonique à Paris, Emmanuel Hondré espère que les amateurs du travail du London Symphony Orchestra viennent également découvrir ce nouvel univers. L’idée est d’inviter à la fois la communauté de joueurs à entendre un véritable orchestre symphonique, mais aussi de permettre amateurs de musique d’orchestre et de composition de connaitre les ficelles de ce média.

« Ceux qui viendront voir le London Symphony Orchestra verront que la musique de jeu vidéo peut être très intéressante. Pour peu que l’on lui accorde une chance et qu’on souhaite réellement la découvrir. La composition de musique de jeu vidéo est quelque chose de très spécial, on doit prendre en compte l’expérience du joueur. Je pense que les compositeurs qui viendront voir l’orchestre découvriront cela  », confie le directeur.

L’objectif visé : se passer de l’image

La chose la plus notable lors de ces concerts, c’est la présence d’un écran accompagnant la musique. Ce support visuel est souvent utilisé pour illustrer le jeu vidéo dont la musique est jouée. Une caractéristique avec laquelle il a fallu jongler pour donner au concert tout son cachet, mais dont les organisateurs aimeraient aujourd’hui se passer.

Emmanuel Hondré explique longuement son analyse du rapport entre le visuel et la musique dans un jeu vidéo, et y décrit sa démarche pour le week-end symphonique qui a eu lieu ces 17 et 18 juin :

« Ce qui m’intéressait dans ce week-end musical, c’est que la musique n’est pas toujours donnée avec l’image. On se souvient du jeu vidéo, sans y jouer, grâce à la musique comme un moyen mnémotechnique. En passant des heures dans un jeu, baigné par son ambiance sonore, on s’attache à l’univers et on le retrouve en réécoutant sa musique.

Nous avons pris le parti de jouer un peu avec ce lien. Le premier soir, nous avons fait un concert rétrogaming avec les classiques des premières générations de jeux vidéo comme Mario, Tetris, Zelda etc. Nous avons aussi un programme un peu plus expérimental avec Coax vidéo, où un collectif de musique improvisée fait des jeux en direct avec un DJ et des images nouvelles, inspirées des jeux vidéo. »

L’affiche phare de ce week-end reste toutefois le concert du London Symphony Orchestra, dédié à la série Final Fantasy et en présence du célèbre compositeur Nobuo Uematsu. Là, on ne trouve d’écran pour accompagner les musiciens. « Nous n’utilisons pas d’écran pour Final Fantasy parce que nous aimerions qu’à terme la musique de Uematsu, et la musique de jeu vidéo en général, s’émancipent de son média. Nous voulons voir si elle peut vivre d’elle-même et avoir sa propre histoire. »

Une chose est sûre : le monde du jeu vidéo et de la musique d’orchestre sont loin d’être si différents, et toute initiative d’échanges et de passerelles pourra amener à de très belles collaborations. À l’image des ciné-concerts qui émergent seulement depuis quelques années en France, on espère voir fleurir d’ici quelques temps une nouvelle alchimie entre la culture populaire et celle que l’on considère — par abus de langage — plus « classique ».

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