Heureux hasard de calendrier, c'est hier dans l'après-midi que les industriels du cinéma et les fournisseurs d'accès à Internet ont signé, sous l'égide du Ministre de la culture et de la communication, un accord sur la vidéo à la demande. Mais un accord tellement peu ambitieux qu'il ne résoudra en rien la crise traversée par la filière cinématographique.

Plus d’un an de négociation pour obtenir cela : un accord qui ne vexe personne mais qui, loin s’en faut, ne permettra aucunement d’apporter une réponse adoptée au phénomène de partage gratuit des films sur Internet. L’accord sur la vidéo à la demande (VOD) arraché par le ministère de la culture au jour de l’examen du projet de loi DADVSI, doit permettre d’offrir « les conditions d’un développement régulé du cinéma à la demande sur internet« .

Le principal sujet de discorde pendant ces longs mois de discussion a porté sur la chronologie des média, ce mécanisme jusque là parfaitement huilé qui garantie aux producteurs et distributeurs un marché pacifié, entièrement contrôlé et sectorisé. La chorégraphie fait d’abord entrer en scène les films sur le grand écran, en totale exclusivité bien sûr (si l’on excepte « le P2P illégal » où l’on retrouve une grande partie des films à l’affiche). Six mois plus tard, les magasins et vidéoclubs peuvent vendre et louer ces films en cassettes et DVD, sans être concurrencés par la télévision payante en pay-per-view qui doit attendre trois mois de plus. Pendant ce temps, le film est largement diffusé sur « les réseaux P2P illégaux ». Les kiosques payants sur petit écran bénéficient eux-mêmes d’une période d’exclusivité, puisque les chaînes cryptées à péage (Canal+) doivent attendre 12 mois après la sortie en salle d’un film avant de pouvoir le placer sur leur grille. Et finalement les chaînes en clair devront attendre deux longues années avant d’avoir la chance de pouvoir diffuser ce qui est déjà sur « les réseaux P2P illégaux » depuis la sortie du film sur les écrans.

Le P2P, qu’on le veuille ou non, a botté du pied la formidable chorégraphie orchestrée par la chronologie des médias. Et ça ne sont pas seulement les producteurs de contenus qui en sont affectés, mais l’ensemble de leurs partenaires distributeurs et diffuseurs : magasins culturels, vidéoclubs, chaînes de télévision,… tous ont vu le P2P détruire la belle organisation qu’était la leur.

Sept mois et demi sans Kim Basinger
Seule solution pour combattre efficacement le phénomène du P2P : abattre l’archaïsme de la chronologie des médias. Certains utopistes ont pu l’espérer. Mais c’était mal connaître l’acharnement d’une profession qui refuse de perdre le contrôle, sa principale arme stratégique. Ainsi entre les FAI qui souhaitaient entrer dans la danse en même temps que les vidéoclubs, c’est-à-dire six mois après la sortie en salle, et les professionnels du cinéma qui espéraient plutôt entre 9 e 12 mois après la première projection, la poire a été coupée en deux. Ce sera 33 semaines, un chiffre digne d’une négociation de vendeurs de tapis. Sept mois et demi, parce que l’on refuse d’admettre que la vidéo à la demande sur Internet vienne concurrencer la location de DVD au bas de la rue.

L’offre légale payante aura donc nécessairement de longs mois de retard sur l’offre « illégale » du P2P gratuit. Cherchez l’erreur.

On refuse aussi, surtout, ô malheur, qu’un acteur plus provocateur qu’un autre puisse, pour concurrencer BitTorrent, imaginer un modèle économique basé sur la gratuité d’accès à l’œuvre cinématographique pour le public. Ainsi l’accord signé hier oblige FAI et professionnels du film à adopter l’un des modèles suivants : location, vente, ou paiement à l’acte. Tous « s’interdisent toute offre gratuite d’œuvre cinématographique« , rapporte Hélène Puel de 01Net. Ainsi aucun service ne se développera grâce à la seule publicité. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Chacun jugera en bonne conscience, mais l’on a peine à comprendre pourquoi ce choix devait être dicté dans un accord contractuel.

Finalement, et c’est tant mieux pour le cinéma français, fournisseurs d’accès et professionnels du cinéma sont tombés d’accord sur le montant de leur aide à la création. « Les plates-formes légales et autres diffuseurs devront participer à la production d’œuvres cinématographiques« , indique ainsi H. Puel. « Ceux qui réalisent entre 1,5 et 3 millions d’euros de chiffre d’affaires devront par exemple en reverser 5 % à la création européenne, dont 3,5 % pour les films en langue française« .

Pour le ministère, « cet accord offre un nouvel outil de circulation des films, dans le cadre d’une offre légale, régulée, ce qui constitue, en complément avec le dispositif d’approche graduée, une réponse équilibrée au problème de piratage« .

Vraiment ?

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