C’est l’histoire d’une adolescente élevée dans l’ignorance et la culpabilité par une mère fondamentaliste chrétienne et persécutée depuis son plus jeune âge par ses camarades de classe. Cruellement moquée alors qu’elle fait l’expérience terrifiante de ses premières menstruations, Carrie subit la pire des humiliations le jour du bal de promo. Le fameux seau de sang de porc s’abat sur sa tête au moment où elle savoure le seul moment de gloire de sa vie. Alors elle voit rouge et laisse ses pouvoirs télékinésiques engloutir son lycée, ses habitants et toute la ville.
Née de l’imagination de Stephen King en 1974 dans le roman éponyme devenu un classique, immortalisée sur grand écran en 1976 dans le film d’horreur Carrie au bal du diable, Carrie a fêté ses cinquante ans il y a peu de temps. Et pourtant, son histoire résonne de nos jours avec une grande contemporanéité.
En dépit des adaptations oubliables (Carrie 2 en 1999, le téléfilm Carrie en 2002 et Carrie : La Vengeance en 2013) qui ont suivi le chef-d’oeuvre de Brian De Palma, on n’est pas si étonnés de voir Mike Flanagan, un des maîtres de l’horreur psychologique moderne, à qui l’on doit les pépites The Haunting of Hill House ou Sermons de minuit, tenter à son tour d’apporter du sang neuf à cette métaphore parfaite de l’adolescence au féminin.
Carrie en série
L’idée d’étendre la mythologie de Carrie pour en faire une série n’avait encore jamais été testée. Le roman de Stephen King, à la fois puissant et court (un peu plus de 200 pages) et grouillant de pistes narratives et de personnages esquissés, constitue un matériau de base pour le moins alléchant.
Avec la série Carrie, composée de huit épisodes, Mike Flanagan reprend l’histoire que l’on connaît tous et l’adapte à notre société contemporaine. Premier changement de taille : Carrie, incarnée par Summer H. Howell, a passé sa scolarité recluse chez elle avec sa mère. La mort de son père, ouvrier, oblige Margaret White à inscrire sa fille au lycée de la ville si elle veut en conserver la garde.
Le format sériel permet au showrunner (et réalisateur de quatre épisodes sur huit) d’installer une ambiance de teen drama anxiogène et réaliste. On suit les premiers pas de Carrie dans le monde pas si merveilleux d’un lycée américain, avec détecteur de métal à l’entrée. Carrie découvre un univers dont elle ignore tous les codes et une société américaine hantée par ses démons, notamment les tueries de masse comme Columbine.
Hell is a teenage girl

Carrie découvre avec curiosité les us et coutumes des adolescents. Elle a envie de s’intégrer, d’avoir des amies et de participer à ses premières fêtes. Mais elle va rapidement se heurter à la cruauté de ses congénères, en particulier de Chris Hargensen (Alison Thornton), une harceleuse en cheffe qui la prend en grippe.
Il y a la scène fondatrice de la douche, durant laquelle Carrie découvre avec horreur que du sang s’écoule le long de ses jambes face à ses camarades qui lui balancent des tampons en hurlant « Bouche-moi ça ! ». Une scène déjà choquante en 1976, mais encore plus traumatisante en 2026, où les ados filment Carrie et partagent ce moment humiliant sur Tik Tok ou Instagram.

Si Sue Snell (Siena Agudong) culpabilise d’avoir participé au harcèlement sans trop rien dire et tente de se racheter, Chris surenchérit en créant un compte Insta surnommé « Carrie Red », sur lequel elle se moque quotidiennement de Carrie et relaie d’autres rumeurs incriminant élèves et professeurs. Ambiance Gossip Girl garantie !
La première partie de la saison prend le temps de développer des personnages assez secondaires dans le roman, en particulier le corps professoral (la prof Rita Desjardin ou le directeur du lycée, incarné par Matthew Lillard) et la mère de Carrie, plus complexe et ambiguë que celle, complètement fanatique, du roman et du film de 1976. Le showrunner a aussi pris la liberté de créer des personnages inédits pour la série, comme le professeur Peist (un ajout intéressant) ou l’adolescente Emaline (on n’est un peu moins convaincus), qui prend Carrie en sympathie.
Un excellent casting

La casserole frémit mais on est encore loin de l’ébullition. Pour autant, on ne s’ennuie pas tant l’écriture est fine et portée par un casting très juste. Dans le rôle de Carrie, Summer H. Howell apporte une douceur et une intelligence bienvenues au personnage, plus actif que dans le premier film. Son physique et son jeu soulignent mieux que ses prédécesseuses la transition de l’enfance vers l’adolescence. Elle s’avère en revanche moins effrayante dans les moments horrifiques que Sissy Spacek.
À ses côtés, Alison Thornton, qui décroche son premier rôle d’importance, brille dans le rôle de sa harceleuse. On sent dans ses regards à la fois toute sa haine et son désespoir d’ado perdue face au manque d’attention de ses parents, en plein divorce, en particulier de son père, un homme riche et brutal, habitué à ce que tout aille dans son sens. Sans excuser ou minimiser leurs actions, Mike Flanagan met un point d’honneur à ne diaboliser aucune adolescente et à apporter du contexte aux diverses situations.

Mention spéciale à Samantha Sloyan dans le rôle de la mère de Carrie, un personnage difficile à défendre, à la fois retors, abusif et sincèrement aimant. Mike Flanagan a aussi décidé de régaler les fans de Battlestar Galactica en recrutant plusieurs de ses acteurs dans des rôles plus ou moins conséquents, comme Katee Sackhoff, Michael Trucco, Tahmoh Penikett ou encore Rekha Sharma. So say we all !
Un bal moins sanglant que prévu
Mike Flanagan sait quand reprendre des éléments quasiment tels quels du roman (parfois des répliques ou des scènes entières) et quand s’en éloigner tout en conservant son essence. Ainsi, comme dans le roman (et pas comme dans le film), il entrecoupe l’action d’un interrogatoire postérieur au massacre, mais aussi de faux comptes-rendus scientifiques, livres et coupures de presse convoquant la figure de la sorcière. Un léger parfum féministe flotte dans l’air.

Filmée avec soin par Mike Flanagan, la construction de ce monde et de ses forces antagonistes place les personnages dans une cocotte minute qui atteint un premier climax lors d’une émeute devant le lycée, un sujet brûlant d’actualité en France ! Mais la série est censée culminer avec la très attendue scène du bal. Or, quand celle-ci arrive, on reste sur notre faim.
En ajoutant à cette séquence des analyses, des effet de ralenti et de pause avec des retours au temps présent des interrogatoires, le cinéaste a choisi de ne pas rivaliser avec la version sanglante et viscérale proposée par Brian De Palma, qui dure plus de six minutes et utilise la technique du split-screen pour rester au plus près de la rage féminine de Carrie et nous montrer en même temps le massacre qu’elle provoque. Vite expédiée, la scène n’atteint pas la puissance dramatique du film et la performance de Sissy Spacek (nommée à l’Oscar de la meilleure actrice) reste inégalée.

Le scénariste s’intéresse davantage à tout ce qui a mené à ce moment, qu’au moment lui-même. Et à ce qu’il se passe après : les fans du roman seront ravis de constater qu’il met en images la destruction de la ville (absente du film original). La scène durant laquelle Carrie, ensanglantée, danse dans les rues en riant et en utilisant ses pouvoirs, s’avère plus forte que celle du bal. Peut-être parce que la démarche de Mike Flanagan est différente de celle de Brian de Palma : il veut nous raconter non pas une perte de contrôle, mais un empouvoirement. Carrie prend conscience de son pouvoir et s’en délecte.
Un coming of rage intemporel
La série capte toute la complexité de l’adolescence, période où l’on effectue nos premiers choix tout en restant très dépendant des adultes et où l’on est prêt à tout pour rentrer le moule ; un moule très étroit pour la moitié féminine de l’humanité. Elle insiste aussi sur la défaillances des adultes, tandis que le personnage de Sue rappelle : « nous n’étions que des enfants », une réplique tirée mot pour mot du roman.

Carrie dépeint comment une succession d’événements et diverses failles humaines ont jeté de l’huile sur le feu et conduit à l’anéantissement de la ville. Variation intéressante au film, la série réhabilite Carrie en refusant de faire d’elle un monstre sanglant. Mais ce faisant, en dépit de quelques effets réussis ici et là, la série manque de frissons horrifiques attendus.
La fin du personnage a toujours posé question. Dans le roman, l’adolescente meurt dans les bras de Sue après avoir tué sa mère en état de légitime défense. Dans le premier film, elle provoque la destruction de la maison familiale, qui s’écroule sur elle et Margaret. La série opte pour un final différent et dans l’air du temps, axé sur la rédemption des « monstres féminins » qui ont exprimé leur « female rage » face à une injustice liée à leur condition de femme, comme Lizzie Borden dans la saison 4 de Monstre.

Si elle a le mérite d’ouvrir la possibilité d’une potentielle saison 2, cette nouvelle itération de Carrie ne fera pas oublier le film culte de 1976 et ne surpasse pas son matériel d’origine. Cela étant dit, on lui accorde volontiers la place de meilleure adaptation depuis le premier film. La rage de Carrie n’a décidément pas pris une ride.
Le verdict

Carrie
Voir la ficheOn a aimé
- Une ambiance anxiogène maîtrisée
- Un casting au top, porté par Summer H. Howell
- Un refus fort de diaboliser les adolescentes
- Un gros travail de modernisation
On a moins aimé
- La scène du bal moins intense que le film
- On aurait aimé un peu plus de moments vraiment horrifiques
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