Moins de trolls dans les commentaires, moins de messages pro-Trump, des fausses informations qui circulent moins en France… Depuis les frappes contre les centres de données de Yandex, plusieurs observateurs disent voir une différence sur les réseaux sociaux. Un graphique de Cloudflare, montrant l’effondrement du trafic automatisé provenant d’un réseau du groupe russe, a largement alimenté ces discussions.
Les dégâts chez Yandex sont confirmés. Le 8 octobre, une première attaque contre le centre de données de Sasovo avait contraint l’entreprise à arrêter le site. Depuis, deux autres installations ont été touchées : celle de Kalouga, partiellement mise hors service le 9 octobre, puis celle de la région de Vladimir, entièrement arrêtée le 11 octobre selon le groupe.
Sur Cloudflare Radar, le trafic des bots provenant du réseau suivi chute par paliers, jusqu’à devenir presque nul. Il reprend faiblement le 11 octobre, mais reste nettement inférieur à son niveau d’avant les frappes. Chez Numerama, nous avons également constaté, à partir du 11 octobre, une nette baisse des requêtes provenant d’adresses IP localisées en Russie.

Peut-on y voir une mise à l’arrêt des comptes de propagande du Kremlin ? C’est en tout cas ce que plusieurs personnalités et graphiques suggèrent.
Des effets évoqués aux États-Unis, en Allemagne et en France
Sur X, le journaliste américain Jamie Dupree a partagé le graphique en évoquant un possible effet sur les élections de mi-mandat de novembre, lors desquelles les électeurs renouvelleront la Chambre des représentants et une partie du Sénat. Garry Kasparov, opposant à Vladimir Poutine, affirme lui aussi avoir constaté une forte baisse des trolls russes dans son propre fil.


L’historien américain Timothy Snyder va plus loin. Dans une publication sur Bluesky, il estime qu’une partie importante de l’activité des bots pro-Trump et pro-AfD semble dépendre directement des centres de données russes. Il présente toutefois cette interprétation comme une première réaction, en attendant davantage de données.
En Allemagne, l’eurodéputé tchèque Tomáš Zdechovský a partagé un graphique montrant une chute de 56 %, qu’il associe à l’activité en ligne autour de l’AfD, le parti d’extrême droite. Le Parisien a repris ce chiffre comme une baisse du soutien au parti sur les réseaux sociaux. L’élu lui-même accompagne son commentaire d’une réserve : « s’il est confirmé ». Au Royaume-Uni, le quotidien évoque également une chute du trafic autour du site de Reform UK.

En France, l’historien spécialiste de la propagande David Colon s’appuie sur un exemple différent. Dans une publication sur X, il rapporte qu’un faux récit visant la campagne présidentielle française, publié le 9 octobre, n’aurait obtenu que quelques dizaines de milliers d’impressions. Celui du 24 septembre en avait recueilli des millions sur une durée comparable, selon lui. Il attribue ces contenus à l’opération russe Storm-1516 et y voit un indice de l’impact des frappes sur les bots russes.

L’existence de réseaux de propagande automatisés est bien documentée. Le 9 juillet 2024, la justice américaine avait annoncé une opération visant une ferme de bots comprenant 968 comptes sur X. Selon les autorités américaines, le dispositif avait été développé à l’initiative d’un responsable de RT, puis utilisé dans une opération pilotée par un officier du FSB, le service de sécurité russe. Les faux profils diffusaient des messages favorables aux intérêts du Kremlin. Ce précédent ne relie toutefois pas ces comptes aux installations de Yandex aujourd’hui touchées.
Ce que montre vraiment le graphique de Cloudflare
La lecture de ces chiffres mérite d’être nuancée : « bot » n’est pas nécessairement un faux compte qui publie des messages politiques. C’est aussi le nom donné aux programmes qui parcourent automatiquement les sites web pour alimenter les moteurs de recherche.
Yandex, souvent surnommé le « Google russe », possède justement ses propres robots. YandexBot visite les pages pour les indexer, comme Googlebot chez Google. D’autres programmes du groupe s’occupent des images ou vérifient que les sites sont accessibles.
Or, le graphique partagé sur les réseaux suit les requêtes web automatisées provenant d’un réseau précis, AS13238. Yandex indique dans sa documentation que ses robots d’exploration utilisent notamment ce réseau. La baisse visible peut donc concerner ces programmes, sans qu’il s’agisse de comptes de propagande.
C’est ce que souligne Antibot4Navalny, un collectif qui traque les bots russes et ukrainiens sur les réseaux sociaux. Il estime que le trafic observé correspond très probablement aux robots d’exploration de Yandex. Il partage également une autre capture de Cloudflare, consacrée cette fois à l’ensemble de la Russie : on y voit des variations quotidiennes proches de celles de la semaine précédente, sans effondrement comparable.
Cela ne signifie pas qu’aucun réseau de propagande n’a été perturbé. Mais cette courbe ne permet pas de le vérifier : elle ne mesure ni le nombre de faux profils actifs ni les messages qu’ils publient.

Des chiffres à confirmer, un lien avec les frappes à vérifier
Les autres observations demandent aussi à être vérifiées. Le graphique associé à l’AfD ne précise ni la source de ses données ni ce qui est compté. Le site allemand Rohtext relève lui aussi l’absence de méthode de collecte. Le chiffre de 56 % reste donc à confirmer. À ce stade, on ne sait pas si l’activité des bots pro-AfD a réellement diminué, ni si les frappes contre Yandex y sont pour quelque chose. Pour Reform UK, Le Parisien ne fournit pas non plus de mesure détaillée permettant de vérifier la baisse évoquée.
David Colon rapporte bien, de son côté, une baisse de diffusion sur un cas précis. Reste à déterminer si elle vient des frappes : même si on peut supposer que cela soit très probable, son tweet ne précise pas quels relais ont cessé de publier ni s’ils dépendaient des installations touchées. Les impressions correspondent par ailleurs à des affichages, pas à un nombre de bots ou de personnes différentes.
Le trafic automatisé d’un réseau de Yandex s’est donc bien effondré. Pour les comptes de propagande, plusieurs observateurs signalent une baisse, mais les données publiées jusqu’ici ne permettent pas d’en mesurer l’ampleur ni de l’attribuer avec certitude aux attaques.
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