Sur son temps libre, Sylvain Dolisi a passé 15 ans à produire Aëdemphia, un RPG vintage. Nous avons rencontré celui qui s'est investi dans ce projet colossal.

Cela fait trois ans qu’il est professeur documentaliste dans un collège à deux pas du Luxembourg. Sylvain Dolisi, 29 ans, avait pourtant fait des études dans le jeu vidéo, enchaînant des écoles à Strasbourg et Paris. Dégoûté par le milieu, il a préféré continuer en tant qu’amateur, peaufinant sous le pseudo de Sylvanor le jeu qu’il développe depuis 15 ans : Aëdemphia. Ce RPG mi-oriental mi-occidental rappelle les années 90 et leurs consoles 16 bits, et vous en mettra plein les yeux du haut de sa résolution 320×240 pixels.

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Aëdemphia est produit sous la version 2003 du logiciel RPG Maker, du Japonais Enterbrain. Ce moteur, bon marché et très accessible au grand public, demeure techniquement limité. Cela ne l’a pas empêché de produire l’acclamé To the Moon de 2011. Mais là où To the Moon soigne une histoire émouvante de 4 heures dans un cadre minimaliste, Aëdemphia mise sur un univers intense et immersif, et sa démo actuelle remplit 40 heures de jeu bien denses.

Plongée dans deux mondes

Pour Sylvain Dolisi, tout a commencé au collège : «  c’est en voyant un article dans un journal qui parlait de RPG – je ne sais même plus quelle revue c’était. Il parlait d’un petit logiciel pour modifier les ROM des Super Nintendo et changer les dialogues. Je trouvais ça sympa. Et puis j’ai cherché, et je ne suis pas tombé sur le logiciel dont ils parlaient. Je suis tombé sur RPG Maker ». Incrédule puis émerveillé par les capacités du moteur, il s’est lancé dans un premier projet, qui s’est ensuite ramené à une simple nouvelle. Aëdemphia en est la suite.

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L’entrée en matière est vertigineuse : on débarque ainsi au milieu de la trame, dans une ville du désert à la veille d’une révolution sanglante. L’héroïne, voyageuse entre les mondes, est mystérieusement téléportée sur un continent gelé. Ainsi commence, entre conflits qui s’accumulent et menace métaphysique, un bon scénario qui tient en haleine, même s’il n’est pas d’une originalité transcendante.

«  Quand j’ai commencé, raconte le développeur, je ne savais absolument pas où j’allais. J’avais l’idée de départ […] ; la fin est arrivée assez vite. Le plus dur a été de meubler au milieu ». D’où un déploiement très progressif, avec parfois, entre deux coups de théâtre, l’impression de flotter sans savoir où l’on va. Mais on est presque tentés de dire que le scénario n’est qu’un prétexte pour dérouler le cœur du jeu : deux mondes fantasy teintés de science-fiction sombre.

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Car une fois passé l’atterrissage un peu brutal dans l’univers d’Aëdemphia, on se passionne vite pour ces mondes que l’on sonde en profondeur, de la culture et de l’histoire à l’économie et à la politique, en passant par la science et la religion. Les rebondissements les plus attendus ne sont pas tant ceux de l’intrigue principale que ceux, petits et omniprésents, des quêtes annexes. Nombreuses, subtiles et créatives, leurs choix moraux et leurs conséquences font qu’on se sent vite chez soi. «  Ce que j’aime bien dans les quêtes, c’est offrir les choix les plus trash et les plus atroces possibles, sourit Sylvain Dolisi. J’essaie toujours de faire en sorte que le jeu ne se transforme pas en leçon ».

Rajoutons à cela des personnages charismatiques, du pixel art travaillé et une demi-heure de cinématiques en dessin animé. Sylvain Dolisi n’ayant aucune fibre de compositeur, la bande-son de 3 heures est collaborative, faite par une douzaine d’amateurs et quelques professionnels. Le résultat a des sonorités un tantinet artisanales mais est de très bonne qualité. Le gameplay reste au contraire très classique, malgré de clairs efforts mis en œuvre pour développer des mécanismes annexes. Vous l’aurez compris, vous jouerez à Aëdemphia plus pour le fond que pour la forme.

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Projet solo

«  Je suis un peu égoïste, je fais vraiment ça pour moi et j’ai envie de faire tout ce que je veux dedans », confie Sylvain Dolisi. Ayant toujours eu « la folie des grandeurs  », il savait dès le départ qu’Aëdemphia allait être très long. «  J’étais en 1ère S, et je m’en souviens encore de mes parents qui m’ont dit : « Attention, là, il va falloir travailler. On veut bien que tu continues ton jeu vidéo, mais seulement jusqu’à Noël. Après, il va falloir te mettre au travail ». Alors, j’ai fait mon jeu vidéo jusqu’à Noël. Et après, j’ai continué en cachette. Bon, cela s’est vu. Heureusement, j’ai des parents très compréhensifs  ».

Sa formule pour ne pas se décourager : « plus on le fait, plus ça devient une habitude, et plus c’est facile de le faire ». Ses premières démos sont sorties au bout de quelques mois avec des retours positifs, et le rythme des versions a achevé de booster sa motivation.

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Du fait de son développeur unique, le jeu porte une saveur particulière de cohésion qu’on rencontre peu souvent. L’exubérance du style graphique fait écho à un humour cynique et parfois gore, à l’image d’un Sylvain Dolisi plutôt antisystème, comme le montre son expérience tumultueuse des écoles de jeu vidéo.

Après être passé dans des établissements « très chers et qui manquent parfois beaucoup de sérieux  », il dénonce « des problèmes éthiques », comme «  des cours pour apprendre à licencier quelqu’un ou comment rendre accro les joueurs ». Il poursuit : «  Le milieu du jeu vidéo est un milieu extrêmement compétitif, qui échappe souvent aux règles du droit du travail, avec des horaires qui ne sont pas fixes. On travaille également les week-ends. Souvent, on ne fait pas le jeu vidéo dont on rêve.

La majorité des jeux vidéos sont de petits jeux pour les réseaux sociaux ou les téléphones. Il y a des jeux très stéréotypés. Quand on doit faire un jeu pour filles, on nous dit de faire du rose bonbon, de mettre des chevaux et des poupées. Je trouve ça incroyable, j’ai l’impression de revenir 50 ans en arrière. C’est loin de la passion qu’on peut s’imaginer.  »

C’est à cette période qu’il s’est attaché à l’idée de la gratuité, écartant toute idée de vendre un jour Aëdemphia : «  Les gens paient déjà de leur temps. Si ça ne leur plaît pas, ils auront déjà perdu du temps, c’est déjà bien assez  ».

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De notre côté, nous avons trouvé que notre temps avait été fort bien utilisé.

Téléchargement

La démo 9.7 inclut six chapitres sur huit au total. La prochaine mouture sortira d’ici à quelques mois. Pour arriver au jeu complet, il faudra encore patienter deux versions et quatre ou cinq ans.

Sylvain Dolisi gère par ailleurs le site et forum Oniromancie, dédié aux utilisateurs de RPG Maker. Une section est réservée aux discussions et annonces autour d’Aëdemphia, ainsi qu’aux beta-tests si vous souhaitez y participer.

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