D’ordinaire, les tops des applications les plus populaires sont accaparés par les gros réseaux sociaux (comme Facebook), les messageries instantanées (Signal, WhatsApp, Telegram), par des apps de discussion (Discord) ou par des outils administratifs (compte Améli, France Identité). Voilà d’ailleurs à quoi ressemble le gros du classement de l’App Store.
Mais voilà, du changement vient d’être observé ces jours-ci. Comme l’a noté un journaliste de BFM TV le 22 octobre 2026, une application a grimpé presque tout en haut de cette hiérarchie. En France, elle s’est même imposée à la première place de la catégorie « réseaux sociaux » et positionnée dans le top 10 général de toutes les applications.
Son nom ? Bitchat Mesh. Curieusement, c’est une application qui n’est pas du tout nouvelle. Ses notes de mise à jour montrent qu’elle existe depuis le 28 juillet 2025. Comment expliquer une telle remontada dans le classement de l’App Store ? Peut-être cela a-t-il à voir à la fois avec le contexte sociopolitique français… et avec la nature de l’application elle-même.

Car Bitchat Mesh, qui est déclinée aussi bien pour iOS que pour Android via Google Play, a une particularité : c’est une application qui permet de discuter avec des gens autour de soi sans compte, sans numéro de téléphone, sans adresse e-mail et sans connexion Internet. Les messages passent par des liaisons locales, avec la technologie Bluetooth. L’application sait aussi utiliser Internet quand il est disponible, via le protocole Nostr, pour des salons à l’échelle d’un quartier ou d’une ville. Mais quand le réseau tombe, c’est le Bluetooth qui prend le relais.
Derrière Bitchat Mesh, il y a un homme bien connu du milieu de la tech : Jack Dorsey, le cofondateur de Twitter. Il en a parlé publiquement sur X le 7 juillet 2025 et dit avoir codé la base un week-end pour s’instruire sur « les réseaux maillés Bluetooth, les relais et les modèles de stockage et de transmission, les modèles de chiffrement des messages, et diverses autres choses ».
Un réseau maillé, comment ça marche ?
Or, tout repose ici sur cette architecture de réseau maillé (ou mesh, en anglais). Dans ce type de réseau, il n’y a pas de nœud ou de serveur central : tout le monde s’interconnecte de manière pair à pair, ce qui donne une structure générale ressemblant à une sorte de filet, avec une multitude de nœuds et de liens.
À l’inverse, WhatsApp ou Messenger reposent sur des serveurs centraux : le message transite par un centre de données avant d’atteindre son destinataire.
Dans le cas de Bitchat Mesh, il n’y a pas cet intermédiaire : chaque téléphone devient client et serveur. Il détecte les appareils proches qui ont l’application et leur envoie les messages en Bluetooth Low Energy (la version basse consommation du Bluetooth). Ces appareils les relaient à leur tour, de proche en proche, jusqu’à arriver à bon port.

Avec le Bluetooth Low Energy, il est possible de faire des « sauts » jusqu’à cent mètres environ, et la chaîne de téléphones permet d’aller plus loin : en effet, plus il y a de monde équipé dans une foule, plus le réseau s’étend et se montre résilient. Lors de l’annonce, Jack Dorsey avançait une portée allant jusqu’à 300 mètres grâce à ces relais, un chiffre théorique qui dépend du nombre de téléphones à proximité.
Jack Dorsey n’a cependant pas inventé le principe. Dès 2014, FireChat exploitait déjà le mesh d’Apple sur iOS, et l’application avait servi aux manifestants de Hong Kong. On commence ainsi à saisir l’intérêt de ce genre d’outil, qui sert surtout quand le réseau télécom tombe ou quand un gouvernement le coupe.
Une application qui décolle quand Internet est coupé
En fait, les téléchargements de Bitchat suivent les coupures de réseau. En septembre 2025, des Népalais l’ont installée en pleine interdiction des réseaux sociaux. Un mois plus tard, elle était top deux des téléchargements en Jamaïque, lors du passage de l’ouragan Melissa. En janvier 2026, elle a aussi décollé en Ouganda et en Iran pendant des coupures d’Internet.
Mais certains gouvernements ne restent pas les bras croisés. Ce printemps, Apple a dû retirer Bitchat de l’App Store chinois à la demande du régulateur local. Cet été, alors que l’Inde a vécu d’importantes protestations, l’app a vu ses téléchargements exploser… avant que New Delhi ne réclame son retrait, sur Google Play comme l’App Store.
L’attention récente autour de Bitchat en France semble liée à la mobilisation nationale contre la vie chère du samedi 17 octobre, émaillée de pillages, et au débat qui a suivi. Invité de RTL ce lundi 19 octobre, Gabriel Attal, ancien Premier ministre et candidat Renaissance à la présidentielle, a plaidé pour un « blocage temporaire » des réseaux sociaux, « ciblé sur les territoires où se déroulent les émeutes ». Le gouvernement n’a annoncé aucun blocage à ce stade.

Bitchat permettrait de contourner un tel scénario, hypothétique. Mais avant de l’installer, il faut avoir conscience de certaines limites : le mesh ne sert à rien si personne autour de vous n’a l’application, et il faut l’avoir installée avant toute coupure, puisque son téléchargement passe, lui, par Internet. Dans le pire des cas, un brouillage des fréquences perturberait aussi le Bluetooth.
Côté avis, l’application obtient 4,8 sur 5 sur l’App Store en France, mais seulement 3,8 sur Google Play. Des utilisateurs se plaignent d’une forte consommation de batterie ou de messages qui ne partent qu’une fois sur deux.
Le code source est public, et le site officiel du projet signale qu’il est versé dans le domaine public. Il faut noter qu’au lancement, Jack Dorsey avait reconnu qu’aucun audit de sécurité externe n’avait été mené. Les notes de la version de janvier 2026 font état de correctifs issus d’un audit tiers. Les plus récentes mises à jour pour Android datent d’octobre et pour iOS de juillet.
Bitchat est gratuite et sans publicité. Elle tourne sur iPhone à partir d’iOS 16 et sur Android à partir de la version 8.0, et les deux versions communiquent entre elles.
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