Le soir du keynote Apple, pendant que John Ternus (bye Tim, c’était chouette) dépliait le premier iPhone pliant de l’histoire d’Apple sur la scène du Steve Jobs Theater, j’ai regardé mon iPhone 17 Pro fixement et je me suis posé des questions. Cet article est extrait de la newsletter ToujoursPlus : abonnez-vous ici gratuitement pour la recevoir tous les week-ends.

C’est devenu un réflexe. Avec les années, mon cahier des charges pour les smartphones s’est réduit à deux questions, parce que j’ai déjà résolu celle du prix : oui, je pense qu’un objet que j’utilise 6h par jour et qui est mon interface principale avec le monde numérique mérite que je lui attribue un budget élevé. Les deux questions sont les suivantes : est-ce que je peux l’emmener partout ? Est-ce qu’il fait de bonnes photos à ma place ?

La première question a l’air simple, mais elle ne l’est pas tant que ça, parce que « partout » a changé de sens depuis que j’ai un enfant. Partout, ça veut dire une randonnée en montagne, une sortie vélo sous la pluie, une plage avec du sable, une séance de course où l’appareil rebondit contre ma cuisse pendant 90 minutes, une poussette où le téléphone se fait attraper par des mains qui n’ont aucune notion du prix des choses, de la terre et de la poussière quand je dois ramasser mon fils et que le smartphone tombe de ma poche, des liquides divers lors d’un concert de métal ou une finale de Coupe du Monde, etc.

Un objet qui ne survit pas à ça n’est pas un objet du quotidien, c’est un objet de bureau, de salle d’attente, d’intérieur ou de personnes qui ne prennent que le taxi. C’est très bien, mais ce n’est pas moi, j’ai une vie un peu plus turbulente que ça.

L’iPhone Duo mesure 5,4 pouces plié, ce qui est une excellente nouvelle : Apple redécouvre enfin les formats de poche qu’il avait enterrés avec le mini. Sauf que ce format compact contient une charnière, deux dalles et un mécanisme mobile. Apple a passé plus de temps sur scène à parler de titane grade 5, de fibre de carbone et de couches nanométriques qu’à parler de photographie et je comprends parfaitement pourquoi : quand vous vendez un objet pliant à ce prix, la seule angoisse du client est de savoir si ça va casser. Je pense qu’Apple a fait le travail, mais le format est, par essence, moins résistant qu’une brique rectangulaire.

iPhone 18 Pro // Source : Apple
iPhone 18 Pro // Source : Apple

La seconde question, c’est la photo, et là je vais être honnête sur mon niveau : je ne suis pas très bon. Je cadre mal, je shoote trop vite, je ne retouche jamais. Ce que je demande à un téléphone, c’est de compenser mon incompétence – c’est exactement pour ça que j’ai toujours adoré les Pixel de Google. Sur mon 17 Pro, le zoom 4x et le zoom 8x ont transformé ma pratique. Ce sont eux qui m’ont donné mes seules photos correctes des deux dernières années : j’adore leur grain, leur manière de créer tour à tour de la perspective ou d’aplatir un paysage. Vraiment, je pense que je passe le plus clair de mon temps avec ces deux modes. Je hais l’ultra grand angle, sa qualité désastreuse et ses déformations.

Mais voilà, le Duo n’a pas de téléobjectif. Deux capteurs 48 mégapixels, pas de zoom optique, et Nico, qui l’a eu en main hier, note qu’il n’a ni l’ouverture variable, ni le mode pro, ni les nouveaux effets cinématiques du 18 Pro. Pire encore : il semblerait que le capteur principal soit celui de l’iPhone 17e ! Donc encore plus cheap que l’iPhone 17 normal. Autrement dit, l’iPhone le plus cher jamais vendu par Apple est aussi celui qui compense le moins mes défauts de photographe. Le 18 Pro et son diaphragme mécanique à quatre ouvertures m’inquiète un peu par sa complexité croissante, mais au moins il répond à la question que je pose.

Jusqu’ici, c’est un problème de goût et je conçois bien volontiers que chacun ait ses besoins. Notez d’ailleurs que je rêve d’utiliser l’iPhone Duo, au moins pour voir comment Apple a transformé le format Fold

Mais le keynote introductif de John Ternus a aussi un problème plus large. Géographique.

iPhone Duo Vertical

2 339 euros : ça fait mal

Le Duo démarre à 2 339 euros en France pour 256 Go, et grimpe à 3 839 euros en 2 To. Le salaire net médian d’un salarié du privé français, en équivalent temps plein, est de 2 190 euros par mois selon l’Insee. Le téléphone d’entrée de gamme de la gamme la plus haute d’Apple coûte donc, dans sa version la moins chère, plus d’un mois de salaire pour la moitié des Français.

Aux États-Unis, il coûte 1 999 dollars. Faisons le calcul proprement, parce que c’est le genre de comparaison qu’on bâcle en général. Les prix américains sont affichés hors taxes. À 1,16 dollar pour un euro, 1 999 dollars valent 1 723 euros hors taxes. Ajoutez nos 20 % de TVA : on devrait être à 2 068 euros. Apple demande 2 339 euros. L’écart réel, une fois la fiscalité neutralisée, est de 13 %.

Et la Suisse ? 1 999 francs, soit environ 2 119 euros au cours du jour. L’écart avec la France paraît énorme, mais il faut être rigoureux : la TVA suisse est à 8,1 %. Hors taxes, les deux pays sont à quelques euros près au même prix. La Suisse ne prouve rien du tout, sinon que la TVA existe. Je préfère le dire, parce que c’est l’argument qui circule le plus depuis hier soir et qu’il est faux.

L'iPhone Duo est en titane. // Source : Numerama
L’iPhone Duo est en titane. // Source : Numerama

Ce qui reste vrai, c’est l’écart américain. Et il est encore plus net sur le produit que les gens vont vraiment acheter. L’iPhone 18 Pro est à 1 479 euros en France et à 1 199 dollars aux États-Unis. Même méthode : 1 199 dollars hors taxes valent 1 034 euros, plus 20 % de TVA, on devrait être à 1 240 euros. Apple demande 1 479 euros, soit 19 % de plus. Au passage, c’est exactement le prix auquel se vendait l’iPhone 17 Pro Max l’an dernier. Le Pro standard de cette année coûte le prix du plus gros modèle de l’année dernière, et le plus gros modèle de l’an dernier coûtait déjà 150 euros de plus que son propre Pro.

Ce qui rend ces pourcentages intéressants, c’est le renversement qu’ils signalent. Pendant vingt ans, Apple a pratiqué une forme de tarification par zone : on regarde un marché, on regarde ce qu’il peut absorber, on ajuste. Aujourd’hui, le continent européen, dont le PIB par habitant est retombé autour de 70 % du niveau américain, paie sa technologie plus cher que le continent qui s’envole. Nous ne sommes pas alignés sur les tarifs des États-Unis. Nous sommes au-dessus, avec des revenus en dessous. Ce n’est pas normal.

Et en fait, c’est même pire.

Ajoutez-y trois choses vues hier soir.

Aucun iPhone standard n’a été présenté. Ni 18, ni 18e, ni Air. La keynote de rentrée d’Apple, pour la première fois depuis l’ère iPhone, ne contenait aucun produit accessible. Le modèle abordable existe toujours, il arrivera plus tard, mais il n’a plus droit à la scène de rentrée. Ce qui a droit à la scène, c’est un pliant.

Or le pliant est un format plébiscité en Asie. Il pèse environ 2 % des ventes de smartphones en Europe selon Counterpoint, et la Chine représente à elle seule près de la moitié des livraisons mondiales de pliables. Apple a construit son produit vitrine 2026 autour d’un usage que les Européens n’ont pas massivement adopté, et le vend au continent qui l’a le moins adopté au prix le plus élevé du monde. Relisez deux fois cette phrase.

Enfin, le logiciel. Siri AI n’est pas disponible dans l’Union européenne au lancement. Apple Reference Image, la signature cryptographique qui certifie qu’une photo est bien sortie d’un capteur et non d’un modèle génératif, ne pourra pas être utilisée en Europe : nous aurons le droit de consulter les références des autres, pas d’en produire. Sur les Apple Watch Series 12 et Ultra 4, la reconnaissance sonore avancée et le résumé Siri sont réservés aux États-Unis et à l’anglais, ce qui vide une bonne partie de l’intérêt de cette génération de montres pour nous.

On résume ? Nous payons 13 % de plus qu’un Américain, pour un appareil dont une partie des fonctions est désactivée dans l’Union européenne ou en France.

Le revêtement anti-reflets de l'iPhone Duo est impressionnant : on dirait une liseuse. // Source : Numerama
Le revêtement anti-reflets de l’iPhone Duo est impressionnant : on dirait une liseuse. // Source : Numerama

La bascule

Alors, Apple a-t-il abandonné l’Europe ? Pas vraiment : c’est pire. Et c’est plus intéressant.

Pendant vingt ans, Apple a conçu ses produits en se demandant ce que voulaient ses clients dans chaque zone du monde, et en ajustant le prix, le format et les fonctions en conséquence. En 2026, Apple conçoit un produit pour les États-Unis et pour la Chine, puis regarde ce que la conformité européenne l’autorise à en laisser passer. Nous ne sommes plus un marché qu’on adresse : nous sommes un dossier légal, qu’on traite avec un peu de pitié.

Ce qui est amusant, c’est que les questions idiotes que je me suis posées hier soir en regardant mon iPhone 17 Pro sont exactement celle qu’Apple a cessé de se poser à notre sujet : que veulent vraiment les Européens ? Sont-ils alignés avec celles et ceux qui les dirigent ? Et que peuvent-ils vraiment se payer ? 

Je ne crois pas que nous ayons eu les réponses lors du keynote. Malheureusement.

Surfshark One x Numerama+ // Source : Numerama
Surfshark One x Numerama+ // Source : Numerama

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