Les liminal spaces, espaces liminaux dans la langue de Molière, existent depuis longtemps dans la littérature. Le phénomène des backrooms, dont le film de Kane Parsons débarque au cinéma chez nous le 17 juin 2026, n’a rien inventé, ou presque. Retour sur quelques œuvres qui méritent d’être découvertes si les backrooms vous donnent des frissons.

Même si les œuvres comme Backrooms de Kane Parsons sont inventives à bien des égards, elles n’ont fait que réinventer quelque chose que la littérature explorait déjà depuis quelque temps, et que le succès de Backrooms a justement rendu plus visible.

Sans remonter à l’origine des espaces liminaux dans la littérature — ce qui nécessiterait sans doute au moins une bonne heure de lecture minimum — il suffit de constater que le genre en regorge déjà au cours du XXe siècle, que ce soit concrètement dans la littérature fantastique, ou de manière plus métaphorique dans la littérature dite classique.

Backrooms // Source : A24
Backrooms // Source : A24

La littérature gréco-romaine est effectivement traversée par des espaces liminaux, c’est-à-dire des lieux de transition où les règles habituelles ne s’appliquent plus. Dans la mythologie grecque, par exemple, l’Hadès et le Styx fonctionnent comme des espaces liminaux : on ne veut pas y aller, on peine à en revenir, et les descriptions faites en sont floues et étranges. Dans l’Odyssée, le voyage d’Ulysse est aussi une succession de zones intermédiaires, sorte de frontières floues à la lisière de l’étrange.

Dans le folklore plus large et plus proche de nous, ce type de logique est partout : forêts où l’on se perd, bâtiments mystérieux et/ou hantés, ou royaumes qui ne répondent pas à nos règles, comme dans Le Magicien d’Oz de Lyman Frank Baum, ou Les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll.

Quels romans lire pour prolonger la sensation des backrooms ?

Les espaces liminaux modernes puisent leurs sources dans des récits très anciens, où l’idée centrale était déjà que certains lieux ne sont pas stables. Depuis quelques années, Internet est devenu un véritable vivier pour ces histoires, diffusées sous forme de creepypastas, avant même que les premières photos d’espaces liminaux n’apparaissent sur la toile.

Voici quatre romans contemporains qui se déroulent dans des espaces synonymes d’étrangeté, où les perceptions sont faussées, les lois de l’architecture perturbées, et les couloirs interminables.

La Maison des feuilles

Bien sûr que La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski est dans cette liste, et bien sûr qu’il est cité en premier. Souvent considéré comme l’un des romans contemporains qui a le plus influencé l’idée d’espaces liminaux, La Maison des feuilles est un objet littéraire étrange, difficile à résumer, sorti en 2000 (2002 en France) pour sa première édition.

Le roman raconte avant tout l’histoire de Johnny Errand, qui tombe sur le manuscrit d’un vieil aveugle nommé Zampanò, un manuscrit qui n’est autre que l’analyse détaillée d’un mystérieux documentaire. Le livre alterne alors entre plusieurs niveaux de récit : Johnny qui commente les écrits de Zampanò, Zampanò qui analyse le film, intitulé The Navidson Record, et ce film lui-même.

The Navidson Record raconte l’histoire d’une maison dont l’intérieur défie les lois de l’architecture. Derrière une simple porte qui est censée donner sur l’extérieur, un espace apparaît : un couloir froid, sombre, qui n’aurait normalement aucune raison d’exister. À l’intérieur, des couloirs labyrinthiques, un escalier infini, et une multitude de pièces annexes qui semblent se reconfigurer elles-mêmes, ponctuellement accompagnées de bruits inquiétants.

La Maison des Feuilles // Source : Adrián de la Cruz (aka DROSTE) / Artstation
La Maison des Feuilles. // Source : Adrián de la Cruz (aka Droste) / Artstation

C’est cette partie-là qui nous intéresse vraiment ici : l’exploration d’un espace qui ne devrait pas exister, mais qui s’impose comme une réalité instable. Alors oui, La Maison des feuilles n’est peut-être pas un très grand roman au sens littéraire du terme — on vous laissera juger à la lecture — mais la section du Navidson Record est hypnotique et franchement angoissante, comme rarement dans un roman.

Mark Z. Danielewski signe un livre profondément déroutant, y compris dans sa structure même. Entre un film d’horreur des années 80 loué dans un vidéo-club et un manuscrit maudit retrouvé dans une maison hantée, La Maison des feuilles est sans doute le roman qui se rapproche le plus de l’esprit des backrooms : un espace architectural impossible, où la perception se dérègle et où l’on finit toujours par se perdre.

Strange Houses et Strange Buildings

Dans une autre veine, mais avec une efficacité redoutable, on peut aussi citer Strange Houses et Strange Buildings de Uketsu, ce YouTubeur japonais passé maître dans les récits de l’étrange. Deux ouvrages qui touchent exactement à ce qui nous intéresse ici : l’architecture pas nette.

Dans ces deux romans sorties respectivement en 2021 et 2023 chez nous — pas forcément très bien écrits, soyons honnêtes, mais diablement efficaces — on suit des plans de maisons, des schémas de bâtiments, des descriptions de pièces qui semblent normales, mais où un détail cloche toujours. Une fenêtre mal placée, un couloir qui ne devrait pas exister, une pièce sans logique fonctionnelle.

Strange Buildings de Uketsu // Source : blog.atharvashah.com
Strange Buildings de Uketsu. // Source : blog.atharvashah.com

Chez Uketsu, l’horreur vient directement de l’espace lui-même, à travers une architecture incohérente, sans règles, où la familiarité se dérègle peu à peu jusqu’à devenir franchement inquiétante. On glisse alors, sans vraiment s’en rendre compte, vers des formes d’espaces liminaux.

Le tout est présenté d’une manière très froide, presque clinique : dessins techniques, explications factuelles, notes d’observation. Et pourtant, au fil des pages, quelque chose déraille. On comprend progressivement que ces bâtiments ne tiennent pas selon les lois ordinaires de la logique.

Héritier à la fois de décennies de cinéma d’horreur japonais et des codes d’Internet, Uketsu appartient à cette génération qui maîtrise autant les mécanismes du genre que les nouvelles formes d’angoisse en ligne. Ça se lit vite, ça accroche immédiatement, et surtout, ça reste longtemps dans un coin de la tête.

Piranèse

Dans Piranèse, paru en 2020, de l’autrice Susanna Clarke, le protagoniste, connu sous le surnom de Piranèse, vit dans un lieu énigmatique appelé le Palais. Ce Palais est un monde composé d’une infinité de salles et de vestibules, remplis de statues. D’un point de vue architectural strict, rien n’a vraiment de sens : aucune logique de construction, aucune explication sur ce qu’est réellement cet endroit. Il existe simplement, et le personnage principal y est perdu.

Pour accentuer encore la bizarrerie des lieux, on y trouve des nuages dans les niveaux supérieurs, des mers et des lacs dans les niveaux inférieurs, ainsi que des marées qui modifient constamment le calme apparent du Palais. Piranèse consigne d’ailleurs ces cycles dans un carnet, où chaque salle reçoit un nom à rallonge, répété presque mécaniquement au fil des pages, comme si les lectrices et les lecteurs y étaient eux aussi enfermés.

Piranèse de Susanna Clarke // Source : sethhahne / Etsy
Piranèse de Susanna Clarke // Source : sethhahne / Etsy

Pour Piranèse, le Palais est vivant, il existe environ quinze personnes dans ce monde, et tout lui paraît parfaitement normal — y compris le fait qu’il ne sache ni comment ni pourquoi il est là. Le protagoniste ne remet jamais rien en question, et c’est ça qui constitue avant tout l’étrangeté du roman.

Même si l’on pourrait contester quelques choix dans la trame principale, qui atténuent un peu l’étrangeté du cadre du roman, Piranèse marque par la démesure de son Palais, que l’on aimerait voir l’autrice explorer pendant des milliers de pages. On vous met au défi de lâcher le livre avant la fin.

The Shining

Étonnant, et pourtant, dans The Shining de Stephen King, l’espace joue un rôle central, presque plus important que les personnages eux-mêmes. Le récit se déroule dans l’hôtel Overlook, un bâtiment immense, isolé en montagne, qui devient progressivement un véritable labyrinthe mental pour le personnage de Jack Torrance.

L’hôtel lui impose des couloirs qui semblent s’étirer sans logique, certaines pièces paraissent apparaître ou disparaître, et les déplacements deviennent de plus en plus confus, comme si l’architecture elle-même se retournait contre lui. L’Overlook n’obéit pas aux règles traditionnelles de l’architecture, mais impose sa propre logique, ce qui rend le lieu d’autant plus inquiétant. Que ce soit dans la plus pure tradition du lieu hanté, ou plus sournoisement à travers le prisme de l’alcoolisme du personnage principal, l’hôtel entretient une impression constante de désorientation.

The Shining de Stephen King // Source : Vincent Chong
The Shining de Stephen King // Source : Vincent Chong

La familiarité apparente des lieux est trompeuse. Au fur et à mesure de la lecture, l’hôtel devient presque vivant : il semble se souvenir, observer et influencer les comportements. Pour Jack Torrance, cette perte de repères spatiaux accompagne une lente descente dans la folie, d’ailleurs parfaitement retranscrite dans le film de Stanley Kubrick.

Dans The Shining, l’espace n’est jamais neutre. L’Overlook est un espace liminal par excellence. Un roman publié en 1977, bien avant que le terme d’espace liminal ne devienne aussi utilisé dans la littérature contemporaine et sur Internet.

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