Il y a un an, 684 internautes du monde entier pariaient sur sa réussite et investissaient collectivement 50.000 dollars pour lui permettre de produire aux Etats-Unis son album, "And maybe a tree will rise out of me". Enregistré en mars, l'album de T-ka est disponible en France depuis le 28 octobre, hors du circuit traditionnel des grandes maisons de disques. Elle nous raconte son aventure.

Ils ne sont chaque année qu’une petite centaine à apposer pour la première fois leur signature au bas d’un contrat de production chez une grande maison de disques. Frappés par la chute des ventes, les majors réduisent le nombre de nouvelles signatures, qui n’est jamais monté très haut. Même dans les années 1990, où le marché était à son apogée, les labels signaient moins de 150 nouveaux talents chaque année. Peu de chances, pour les centaines de milliers d’artistes-interprètes qui l’espèrent, de faire partie des heureux élus. D’autant plus lorsque l’on chante dans un registre confidentiel, comme la chanteuse et pianiste de jazz française T-ka. Malgré un talent reconnu par ses pairs (elle a fait les premières parties de Maceo Parker, Malia, Tower of Power, Robin Thicke…, remporté le tremplin du Festival des Muzik’elles en 2007, réalisé des concerts à travers le monde jusqu’à Séoul….), elle n’a pas trouvé de maison de disques pour la produire. Jusqu’à ce qu’Internet vienne à son secours.

T-Ka vient de réussir à sortir son album en France après s’être fait produire il y a un an sur le web anglophone grâce à Sellaband, le pionnier du genre qui a servi de modèle à MyMajorCompany, le label communautaire de Grégoire.

« A l’époque où je me suis inscrite sans trop y croire sur Sellaband, j’avais un album auto-produit de 10 titres et je démarchais les éditeurs et les labels en France sans grand succès. Donc quand j’ai vu les premiers investissements sur Sellaband de gens du monde entier qui ne me connaissaient pas, d’une part ça m’a conforté dans le fait que j’avais eu raison de continuer à faire de la musique et d’autre part, ça m’a fait prendre le taureau par les cornes« , nous raconte T-ka. Pour avoir une chance de produire son album, il fallait que les internautes investissent ensemble 50.000 dollars, en misant sur un retour sur investissement grâce aux ventes générées. « J’ai commencé à envoyer des mails à ma famille, mes amis et à expliquer le concept à tous les gens qui venaient me voir en concert et un an plus tard, le 5 novembre 2007, les 50.000 $ étaient réunis. Comme entre temps l’industrie du disque ne me donnait pas signe de vie, c’est tombé à pic.« 

Le fait qu’elle chante en anglais a probablement aidé à réunir la somme, en lui donnant une plus grande visibilité. Mais ça n’était pas un calcul. « Quand j’ai une mélodie qui se présente à mon esprit, les mots me viennent toujours en anglais dessus. Le français ne me vient jamais naturellement. Et pourtant je n’ai aucune origine anglo-saxonne« , explique-t-elle. Pour réunir la somme requise, elle a convaincu 684 internautes de miser sur elle. En moyenne, ils ont investi près de 80 dollars sur elle. « J‘ai une gratitude immense pour ces gens qui ne me connaissent pas et qui sur la force de 3 titres, d’une biographie et de quelques photos ont cru en moi. Je les ai tous remerciés un à un au fur et à mesure de l’année où ils ont investi« . Plus que des investisseurs, ils participent aussi aux choix artistiques. « C’est également eux qui ont choisi quels titres de l’auto-produit seraient ré-enregistrés en studio. Je voulais les inclure absolument dans ce choix« , insiste T-ka.

Elle est rentrée en studio en mars 2008 en Californie, avec la productrice Sylvia Massy (Prince, Skunk Anansie, Johnny Cash) entourée entre autres de Jeff Pevar (Ray Charles) à la guitare, de Stevie di Stanislao (David Gilmour, Crosby Stills and Nash) à la batterie, de Tibo Barbillon (Nouvelle Vague) à la basse et de Bill Holloman (Nile Rodgers, Diana Ross) aux cuivres. Une production de rêve pour une artiste rejetée par les maisons de disques traditionnelles.

A la fois fans et investisseurs, les producteurs de T-ka ont une relation très particulière avec elle. Certains ont organisé des concerts pour elle aux Pays-Bas ou en Angleterre. « L’un d’entre eux m’a même déjà hébergée deux fois à La Haye« , se souvient la chanteuse, qui croise souvent leur route lors de ses concerts.

Une production pour le moment déficitaire

Cependant malgré l’argent investi par ses fans producteurs, T-ka ne partage pas encore les mêmes feuilles d’impôts que les artistes produits par les majors qui bénéficient d’une forte exposition médiatique. « Je n’ai pas été payée pour enregistrer l’album, j’ai même du payer mon billet d’avion pour les USA, ma photographe, une maquilleuse, une coiffeuse ainsi que de nombreux frais pour la promo, car il n’y avait pas assez de budget pour tout cela« . Pour le moment, « si je fais le compte, entre ce que j’ai dépensé et ce que ça m’ont rapporté les ventes sur le site Sellaband ou à la sortie des concerts, je suis fortement déficitaire« , confie-t-elle.

L’argent doit venir après, grâce aux ventes des disques qui rembourseront la production de l’album. Cependant T-ka ne se fait pas beaucoup d’illusions. « Je n’ai pas encore les chiffres de vente en magasins mais pour tout vous dire je touche 1,5 $ par CD vendu en magasin, 2 $ si vous l’achetez sur le site Sellaband et 0,70 $ si vous achetez l’album en téléchargement à 3,50$ sur le site Sellaband. Donc le temps que ça me rapporte un Smic, je vous laisse calculer… En plus c’est en dollars et pas en euros… !« 

Comme l’immense majorité des artistes-interprètes, T-ka devra travailler à côté de son art, ou tenter de vivre de ses concerts ou de ses produits dérivés. Chaque lundi soir jusqu’au 15 décembre, elle se produit à l’Espace Christian Dente, à Paris. Sur Sellaband, une boutique permet d’acheter des t-shirts à son effigie. Pour elle, les CD resteront probablement avant tout une fierté et un moyen de se faire connaître, mais elle espère mieux.

« Pour ma part, je n’ai jamais su comment télécharger et je suis sûrement un des rares dinosaures encore qui continue d’acheter des disques en magasin. J’ai un iPod où je mets la musique que j’ai rippée de mes propres CD. Donc je ne me sens pas trop concernée par le téléchargement illégal« , reconnaît-elle. Mais elle n’est pas favorable au téléchargement pour autant. « Quand je vais chez des amis qui me disent que ça fait 8 ans qu’ils n’ont pas acheté un disque ou un DVD, je trouve que ça n’est pas très juste pour les artistes. Si personne n’achète mon CD, je n’arriverais jamais à vivre de ma musique et franchement, je ne me relancerais pas dans l’aventure d’un 2e album…« 

« Je ne suis pas forcément pour que les abonnés soient déconnectés d’un service qu’ils paient« , dit-elle à propos du projet de riposte graduée de Christine Albanel, « mais s’ils pouvaient faire en sorte (et apparemment des technologies le permettent depuis plusieurs années) que chaque fichier échangé illégalement soit tout de suite détecté et rendu payant pour que les ayant-droit perçoivent leur part, je pense que ça couperait court à tout cela et qu’enfin les gens se rendraient compte de ce que ça coûte. »

« Déjà, rien que de voir que mon album a coûté 50.000$ et même plus avec tout les frais en plus, ça devrait faire réfléchir les gens sur la valeur de la musique…« 

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