En se reposant sur les GPS, est-on lentement en train de perdre notre capacité à nous orienter sans utiliser des outils connectés ?

Sur l’île d’Igloulik, dans le territoire nord-canadien, le soleil ne brille quasiment pas, une bonne partie des eaux est recouverte d’épaisses couches de glace, et il fait -30 degrés. Cela n’empêche pas les chasseurs inuits de partir extrêmement loin de chez eux à la recherche de gibier. Ils utilisent une connaissance décuplée des vents, de la consistance de la neige ou encore des courants marins pour retrouver leur chemin dans de grandes étendues de blanc.

Inuksuit érigés à Igloulik en 2000 pour commémorer le nouveau millénaire // Source : Wikimedia/CC/BaShildy

Mais depuis que la technologie Global Positioning System (GPS) a été introduite sur l’île, à la fin des années 90, les accidents graves se multiplient : en une vingtaine d’années, les plus jeunes semblent avoir perdu un sens de l’orientation que leur ethnie avait mis des siècles à développer. Et lorsque le GPS tombe en panne, cela peut provoquer des accidents, ou de graves cas d’hypothermie chez ceux qui ne parviennent pas à rentrer suffisamment rapidement à bon port.

L’anecdote, développée par Nicholas Carr dans son livre Remplacer l’humain (traduit en français fin 2017) et étudiée par le chercheur canadien Claudio Aporta en 2001, peut surprendre. Mais lorsque l’on réfléchit quelques minutes à nos usages, elle devient rapidement acceptable : qui n’a pas pris le réflexe d’allumer son GPS en voiture pour des trajets pourtant loin d’être inconnus ? Qui n’a jamais réalisé, au bout de trois jours de visite dans une nouvelle ville, qu’il ou elle serait bien en mal de se repérer sans son téléphone et son application de géolocalisation ? L’habitude d’utiliser Google Maps ou tout autre type de GPS est telle, que se retrouver sans batterie peut même finir par être angoissant.

Serions-nous doucement en train de perdre notre sens de l’orientation ?

De l’art de s’orienter

Dans le cerveau, une structure précise agit comme une sorte de GPS interne : l’hippocampe. « Il contient des cellules de place qui ont été mises en évidence chez le rongeur », explique à Numerama Yves Trotter, directeur de recherche au Centre de Recherche Cerveau & Cognition du CNRS. « Ce sont elles qui répondent en fonction de l’emplacement des objets, de la direction que l’on souhaite en fonction de la position dans l’espace, et d’autres sensorialités. »

Normalement, l’évolution d’un sens comme celui de l’orientation demande plusieurs générations avant se développer. C’est la raison pour laquelle l’anecdote des Inuits a surpris Yves Trotter, qui aimerait bien que des chercheurs réalisent des IRM pour vérifier l’état de l’hippocampe des chasseurs d’Igloulik. Francis Eustache, lui, chercheur à l’Inserm spécialisé dans la neuropsychologie et le comportement de la mémoire, l’est un peu moins : plusieurs études ont démontré que les taxis londoniens ont développé un hippocampe plus gros que la moyenne.

Wikimedia/mwanasimba from La Réunion

Pour obtenir leur licence, ils doivent mémoriser les 25 000 rues de Londres, et cela a des répercussions directes sur le développement de leur cerveau. Alors pourquoi pas constater que l’hippocampe se développe de façon différente selon l’usage de son seul sens de l’orientation ou d’un système de géolocalisation ?

« Il est très compliqué de revenir en arrière »

Pour Bruno Poucet, chercheur au Laboratoire de Neurosciences Cognitives à l’université d’Aix-Marseille contacté par Numerama, l’explication du cas des inuits relève très certainement d’une question culturelle. C’est d’ailleurs ce qu’avait mis en évidence l’étude de Claudio Aporta : les plus jeunes se sont très vite reposés sur l’utilisation du GPS.

Leurs aînés ne se servaient de ce nouvel outil qu’en réel cas de besoin, tandis qu’eux-mêmes ont moins pris le temps de développer leur sens de l’orientation, faisant confiance aux capacités de la technologie. «  Le problème » ajoute Bruno Poucet, « c’est que l’exercice relève de l’entraînement : c’est fatigant, cognitivement, de chercher son chemin. Donc une fois que l’on est prisonnier d’une manière de s’orienter, il est très compliqué de revenir en arrière. »

Nos cerveaux deviennent plus paresseux

« Nous sommes bien moins bons que les animaux pour nous orienter, et ce depuis longtemps, poursuit le chercheur. Nous avons commencé à perdre ce sens lorsque nous avons gagné le langage, car celui-ci nous a permis de nous renseigner auprès des autres, puis de construire des panneaux, puis des cartes… » En fait, la perte rapide du sens de l’orientation constatée par le professeur Aporta chez les inuits d’Igoulik n’est probablement qu’un exemple flagrant de ce que les nouvelles technologies peuvent provoquer au quotidien chez les humains.

CC0

Cela ne signifie pas que l’usage du GPS, ou de n’importe quelle autre technologie, soit négatif. Au contraire, « le GPS permet de se repérer mieux, plus vite aussi », note Bruno Poucet. «  Et cela peut notamment réduire l’angoisse liée au temps qui se développe à notre époque. » Or c’est bien à cela que servent les outils élaborés par les humains depuis la Préhistoire : à se faciliter la vie.

Alors oui, utiliser GPS et cartes de navigation peut rendre nos cerveaux plus paresseux. Cela dit,  Florence Leveel, directrice marketing chez Mappy, explique que tout le monde n’utilise pas le mode le plus passif de ces outils — celui où la voix du robot guide tous nos mouvements. « Nous avons étudié les habitudes de nos utilisateurs, et nous avons vite constaté que certains préfèrent obtenir en amont une vision globale et synthétique du trajet qu’ils auront à effectuer, puis se débrouillent à peu près seuls. » D’autres se dirigeront grâce à des éléments remarquables, comme des monuments ou des magasins, une habitude qui semble inspirer Google Maps.

Un risque que nos mémoires s’appauvrissent ?

17 ans après la publication de son étude, Claudio Aporta note que l’utilisation de ce type de technologies d’orientation s’est tellement bien intégrée à nos usages qu’on ne les remarque plus du tout. Cela démontre qu’elles ont une vraie utilité, mais « n’empêche pas que nous ayons toujours besoin de réfléchir à une écologie des technologies », explique l’anthropologue à Numerama, « Car leur usage modifie effectivement notre rapport à la nature et au temps. »

« Les nouvelles technologies sont une avancée paradoxale »

Francis Eustache abonde dans le même sens : « De façon générale, les nouvelles technologies nous permettent d’externaliser énormément d’opérations, des informations que nous devions retenir jusqu’à notre façon de nous orienter. » Le risque, c’est que nos mémoires s’appauvrissent, faute d’utilisation. «  Les nouvelles technologies sont une avancée paradoxale », ajoute le spécialiste. « Elles nous permettent des progrès considérables, mais si l’on n’y prend pas garde, elles pourraient nous affaiblir. Car si l’on finit par considérer que toutes les informations sont disponibles à l’extérieur, on ne s’embêtera plus à les synthétiser nous mêmes. » Pourtant, c’est sur ces informations que l’on se fonde pour se construire une opinion, un raisonnement, ou défendre une argumentation.

Le problème, c’est simplement que l’usage de ces nouvelles technologies se déploie tellement vite qu’il est à peu près impossible de savoir comment elles vont affecter le développement de nos cerveaux. Quant au cas du GPS, c’est en fait un exemple d’une tendance globale : les outils que nous utilisons ont le potentiel de modifier radicalement notre rapport à monde — s’ils ne l’ont pas déjà fait. « Pourtant, leur usage est très rarement mis en débat », souligne Claudio Aporta. « Alors que la société devrait réfléchir à leur impact, aussi bien sur le groupe que sur l’individu. » Lui comme Francis Eustache prônent d’ailleurs une forme d’éducation à l’usage des nouvelles technologies, dès le plus jeune âge.

Pretty Little Liars

Reprenant l’exemple de l’utilisateur angoissé à l’idée de perdre son chemin parce qu’il n’a plus d’application de navigation sous la main, Francis Eustache ajoute : « Dans nos réflexions éthiques sur les technologies, il faut faire attention à ce que ces outils ne nous enferment pas. » Un de leurs travers, c’est de nous rendre plus ou moins dépendants :

«  L’autre risque, c’est celui de nous plonger dans un monde de communication virtuelle, et de nous rendre insensible au monde extérieur. Un peu comme ce voisin qui passe devant nous, le nez sur son smartphone, et ne dit plus bonjour. » Ou comme ce piéton qui, les yeux rivés sur Google Maps, ne fait plus attention aux rues qui l’entourent.

Partager sur les réseaux sociaux