Avec l'incident de la mission Soyouz MS-10, le record de fiabilité du programme russe a pris fin. Il a aussi mis en lumière le problème de l'accès à l'ISS, qui ne repose que sur les Russes depuis que les Américains ont arrêté la navette spatiale en 2011. Et montré la nécessité d'avoir des solutions alternatives.

« Les vols spatiaux sont difficiles ». Cette remarque, lâchée par l’astronaute allemand Alexander Gerst alors qu’il réagissait à l’atterrissage d’urgence de la mission Soyouz MS-10, au Kazakhstan, est un doux euphémisme. Elle reflète à peine l’extrême complexité technique qu’il y a à transporter un équipage humain dans l’espace et à le ramener sur Terre, sain et sauf.

Ce qu’elle ne montre pas, en revanche, c’est l’incertitude dans laquelle l’avenir de la Station spatiale internationale vient d’être plongée, au moins à court terme. En effet, la défaillance du lanceur — qui fait l’objet d’une enquête, a annoncé jeudi 11 octobre l’agence russe Roscosmos — vient de rappeler à tout le monde la dépendance totale de l’ISS à l’égard du programme Soyouz.

La Russie assure seule l’accès à l’ISS

Il faut savoir que depuis 2009, la relève des équipages est exclusivement assurée par la Russie, à partir du cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, car les navettes spatiales américaines, qui pouvaient faire ces rotations, ont été retirées du service en 2011 (entre 2009 et 2011, elles ont néanmoins été sollicitées pour des tâches logistiques et d’assemblage).

Certes, le lanceur Soyouz a depuis longtemps prouvé sa très grande fiabilité : il faut remonter à la mission Soyouz T-10-1, en septembre 1983, pour observer une grave défaillance (le lanceur s’était embrasé sur son pas de tir avant le lancement, mais la capsule s’est dégagée à temps pour échapper aux flammes) et à Soyouz 7K-T No.39, en avril 1975, pour voir la capsule retomber après un échec au décollage.

Malgré la grande maîtrise des Russes pour ce type d’opération, l’incident du 11 octobre montre qu’ils ne sont pas à l’abri d’un problème. Or, si l’enquête conduite par Roscosmos met en lumière un défaut complexe d’ingénierie clouant au sol les lanceurs Soyouz pour les semaines, voire les mois à venir, c’est l’avenir de l’ISS qui est en péril. Car il n’y a personne pour les remplacer au pied levé.

Soyouz MS-10
Soyouz MS-10 // Source : NASA/Bill Ingalls

Les conséquences d’une défaillance

Toutes proportions gardées, mais pour avoir une petite idée de l’ampleur de la durée d’une interruption qu’une défaillance peut induire, SpaceX a dû interrompre ses vols pendant plusieurs mois (de septembre 2016 à janvier 2017) à la suite de l’explosion d’un lanceur Falcon 9 sur son pas de tir. Mais ici, il ne s’agissait que de retarder des mises en orbite de satellites, pas de transporter des humains.

C’était embêtant contractuellement, mais ça n’allait guère plus loin.

Bien entendu, rien ne permet d’affirmer aujourd’hui que l’affaire du Soyouz MS-10 donnera lieu à un gel du même ordre : l’origine de l’incident n’est peut-être pas aussi grave que cela. Le cas échéant, sa cause sera alors identifiée et corrigée rapidement. Mais le fait qu’il se produise sur l’unique accès à l’ISS permettant de transporter des astronautes est un avertissement.

Si celui-ci vient à défaillir, toutes les futures expéditions sont susceptibles de facto d’être remises en cause. L’échec du lancement Soyouz, le premier depuis des décennies, révèle l’exigence de ne pas faire reposer la liaison entre la Terre et l’ISS que sur une seule solution de transport, aussi performante soit-elle. Heureusement, des alternatives sont en train de voir le jour.

Soyouz
La fusée sur son pas de tir. // Source : NASA/Bill Ingalls

La relève n’est pas (encore) prête

L’arrivée de ces recours provient d’ailleurs en partie de la frustration américaine de ne pas pouvoir assurer pleinement son statut de grande puissance spatiale. Cette situation, peu flatteuse pour le prestige du pays, qui dépend de la Russie pour faire la navette, a eu un mérite : elle a joué le rôle d’aiguillon pour faire émerger des initiatives dans le secteur privé, portées par Space et Boeing.

Ça, c’est pour la théorie. En pratique, aucun de ces deux fleurons de l’aérospatiale n’est prêt à fournir une solution complète, fiable et performante qui vaut Soyouz. En début d’année, le site Space News relevait un changement de calendrier concernant les plans de l’entreprise fondée par Elon Musk : alors qu’un premier vol habité devait être assuré en 2018, celui ne devrait pas avoir lieu avant 2019.

Un vol test est toutefois envisagé pour décembre 2018.

Il s’avère que ce n’est pas la première fois que SpaceX doit revoir son planning, souvent trop ambitieux. En 2016, le groupe avait dû renoncer à ses vols habités vers l’ISS, qu’il prévoyait pour 2017. Il faut dire que le passage de la théorie à la pratique est ardu, car il ne s’agit pas seulement de transporter du ravitaillement pour l’ISS : il s’agit de transporter des hommes et des femmes.

spacex dragon 2
La capsule Dragon 2. // Source : SpaceX

Un vol test est toutefois envisagé pour décembre 2018.

SpaceX a néanmoins franchi des étapes décisives au cours des derniers mois, comme le retour contrôlé sur la terre ferme de la capsule Dragon, le test d’ouverture du parachute et l’activation de propulseurs afin de faire décélérer l’engin au maximum, afin que le choc soit le moins violent possible pour les personnes revenant sur Terre. Quant à Boeing, les difficultés sont aussi au rendez-vous.

Si SpaceX et Boeing sont en poste pour transporter, un jour, des équipages, il faudra sans doute patienter encore quelques années avant que cela puisse effectivement être le cas. Un comble, alors que la mission MS-10 a mis en exergue les problèmes d’accès à l’ISS si tout ne tourne pas comme prévu. Ce n’est demain la veille que cette dépendance stratégique, qui déplaît à Washington, sera résolue.

CRS-14 SpaceX Falcon 9
Une mission de ravitaillement menée par SpaceX. // Source : SpaceX

L’équipage à bord n’est pas en danger

En attenant, les trois astronautes qui sont actuellement à bord (l’Allemand, Alexander Gerst, l’Américaine Serena Auñón-Chancellor et le Russe Sergueï Prokopyev) ne risquent rien : leur ravitaillement en matériel et en vivres est assuré par plusieurs cargos exploités par les États-Unis (Cygnus et Dragon), la Russie (Progress), le Japon (HTV) et, par le passé, l’Union européenne (ATV).

L’un de ces cargos est d’ailleurs géré par SpaceX : depuis 2012, un contrat avec la Nasa l’autorise à ravitailler l’ISS. L’entreprise américaine a acquis une bonne expérience dans ce domaine : quinze missions ont été effectuées entre 2012 et 2018 et une seule s’est conclue par un échec, en 2015. Un bon ratio. En tout cas quand il ne s’agit que de transporter que des choses inorganiques.

En cas de nécessité, Alexander Gerst, Serena Auñón-Chancellor et Sergueï Prokopyev pourraient d’ailleurs évacuer la Station spatiale internationale à bord d’une capsule Soyouz (il y a toujours qui sont arrimées à l’ISS, en fonction du nombre de passagers à bord). Mais cela laisserait alors la superstructure inhabitée. Cela précipiterait alors peut-être sa fin, un scénario qui commence à être envisagé.

La Station spatiale internationale // Source : Nasa

Partager sur les réseaux sociaux