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Critique de Mort à 2020 : le film satirique sur Netflix qui prouve que la vérité est morte

Charlie Brooker et Annabel Jones, les esprits brillants derrière Black Mirror, ont produit un film surprise intitulé « Death to 2020 », sorti le 27 décembre sur Netflix. Où des vrais acteurs incarnent des faux personnages inspirés de vraies personnalités publiques, dans un film très drôle pensé comme un exutoire, mais qui laisse un goût amer en bouche.

« Nous sommes le 1er janvier, et le jour de sa naissance, 2020 a l'air d'être une année comme les autres », commence le faux documentaire. Un professeur d'histoire prend une grande respiration pour nous rappeler que « la planète flottait dans l'espace, comme d'habitude ». Sauf que la planète allait bientôt subir un nombre phénoménal de catastrophes écologiques, politiques et sanitaires, et que l'homme qui parle n'est pas un professeur d'histoire, mais Hugh Grant, vieilli pour l'occasion et grimé en professeur british pince-sans-rire — rôle qui, sans surprise, lui sied à ravir.

Tout est faux dans Mort à 2020, excepté ce qui est vrai. Mais y a-t-il encore des choses vraie, en 2020 ? Lisa Kudrow vous assurera que l'Ukraine n'existe pas : « Je choisis de croire que ce n'est pas le cas », lance celle qui joue une fausse « porte-parole autoproclamée » du parti de Donald Trump. Devant cette scène absurde, on rit. Puis on s'arrête, réalisant qu'au fond, elle n'est même pas exagérée.

On se demande alors : et s'il me fallait vraiment expliquer que l'Ukraine existe ? Serait-il vraiment possible de convaincre une inconnue qu'un pays n'est pas une fake news ? On pense au concept théorisé par Alberto Brandolini, qui veut qu'il faille bien plus d'énergie pour réfuter un mensonge que pour le proférer. On pense à la tête de Jonathan Swan, le journaliste qui a interviewé Trump en août et dont l'air, sincèrement interloqué d'entendre de telles inepties, est devenu un mème.

Puis on pense à l'état du monde, et l'on serait tentés de soumettre un nouveau principe : la quantité d'énergie nécessaire à faire preuve d'optimisme est proportionnelle au nombre de nouvelles informations que l'on consomme chaque jour.

https://twitter.com/jbillinson/status/1290611478874161153

« C'est drôle, parce que c'est vrai »

Mort à 2020 (Death to 2020) a été pensé par les créateurs de Black Mirror, Charlie Brooker et Annabel Jones — on entend d'ailleurs la voix du premier, qui joue le réalisateur invisible du documentaire, interroger quelques-uns des intervenants. De toute évidence, les deux acolytes ont été dépassés par les événements. Black Mirror imagine en effet, depuis dix ans, les pires dérives hypothétiques de notre société, des univers cruels dans lesquels les humains paient souvent les conséquences de leur avidité, cupidité, addiction aux technologie, quitte à verser parfois (notamment ces dernières années) dans la leçon de morale simpliste.

Mais comment développer une dystopie quand la réalité s'en approche tant ? Avec un faux documentaire intitulé Mort à 2020 ! répondent les deux scénaristes, qui se paient ici des actrices et acteurs reconnus qui brillent par leur capacité à montrer combien, au-delà de la pandémie, le problème reste bien humain, avant tout. Où Cristin Milioti (How i met your mother) est l'incarnation diabolique d'une mère au foyer américaine aussi souriante que raciste, persuadée d'être dans son bon droit lorsqu'elle demande à des personnes noires si la voiture dans laquelle ils se trouvent leur appartient bien. Où Kumail Nanjiani (Silicon Valley) est un puissant patron de réseau social qui se réjouit de combien son invention permet de polariser la société. Où Joe Keery (Strangers Things) est un riche millennial influenceur dont le militantisme s'arrête à la porte d'un carré noir publié sur Instagram.

Leslie Jones, quant à elle, incarne notre épuisement collectif, à travers une psychanalyste cynique, autrice de plusieurs livres intitulés « Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez nous ? » et « Les gens ruinent tout ».

« C'est drôle, parce que c'est vrai » aurait pu être le sous-titre du film Mort à 2020, tant il parvient à prendre clairement le pouls de l'époque. S'il fallait lui trouver une maladresse, ce serait dans son besoin de se montrer critique envers « les deux camps » alors que l'œuvre est clairement anti-Trump ; on retrouve ainsi dans la bouche de Leslie Jones un discours bancal, comparant les délires, parfois meurtriers, des suprémacistes blancs avec les pratiques de certains militants de gauche qui appellent à dénoncer et « annuler » celles et ceux qui auraient mal agi.

L'anti-catharsis

Ce que nous montre le film de Charlie Brooker et Annabel Jones, c'est comment la mort de la confiance en autrui a scellé l'abandon de la recherche de la vérité. Ou plutôt, puisque la notion de ce qui est « vrai » a toujours pu être contestée (à raison), de l'absence d'interêt pour les faits. C'est d'ailleurs brillamment mis en scène à la fin de ce vrai-faux documentaire, lorsque Lisa Kudrow annonce n'avoir « jamais soutenu Donald Trump », enjoignant le réalisateur à « vérifier ses enregistrements ». Challengée par ce dernier, elle finit par demander : « Qui est Donald Trump ? » et l'échange se termine là, parce que les faits n'existent plus et qu'il n'y a plus aucune raison de tenter d'en débattre. C'est aussi drôle que triste, aussi caricatural que réaliste.

Mort à 2020 est également vrai et faux, c'est un film humoristique qui finit de nous enfoncer la tête dans le sable et nous promet que cela fera du bien. Le sentiment, pourtant, n'est pas si cathartique. On ressort de cette heure de fausse-fiction un léger rictus de dégoût à la bouche, réprimant un haut-le-cœur de dépit. On éteint Netflix et on rallume BFM et Twitter, pour mieux se rendre compte que la satire a visé si juste qu'elle a fini par empiler du cynisme sur du cynisme, et que là, peut-être, en fin d'année 2020, juste pour quelques semaines, on n'aurait pas dit non à une petite heure de répit.

Mort à 2020 est sur Netflix France depuis le 27 décembre 2020