Pour la fin de nos carnets de route dans la Silicon Valley, nous passons par l’université animée de Berkeley avant de rentrer à San Francisco, ville grandiose et décadente où la ferveur technologique côtoie la misère.

« Alors, c’était comment la cocaïne ? » Comme on le constate, notre auberge de jeunesse accueille aujourd’hui des startupeurs de la blockchain. Nous avons cru comprendre qu’ils mettaient au point un marché de prédiction, semblable à ceux implémentés par Augur ou Gnosis, mais n’avons, malgré tous nos efforts, pas pu saisir ce qu’ils comptaient en faire de mieux que leurs concurrents. Bienvenue à San Francisco.

Vue sur San Francisco depuis le ferry venant d’Oakland.

La métropole aux mille contrastes

San Francisco concentre la plupart des maux qui frappent la Californie. La ville déborde de richesse comme au temps des chercheurs d’or ; et pourtant, les inégalités sont catastrophiques. Les prix du loyer explosent, laissant bien des gens incapables de se payer un toît. « Ma famille vient du Sri Lanka, et j’ai vu ici des scènes de misère qui seraient impensables là-bas », raconte un programmeur. En plein quartier financier, au pied des gratte-ciels, les sans-abris et les toxicomanes vivent leur vie entre les passants. Sur le trottoir, les déjections ne sont pas canines mais humaines. Le soir, dans certaines rues du SoMa (South of Market, un quartier moins favorisé situé au sud de Market Street, avenue principale de la ville), il faut enjamber les gens par terre.

Pourtant, les gens sont ouverts et bienveillants. Les vendeurs saluent leur clients d’un « Salut ! Comment ça va ? », tout le monde fait ce qu’il veut dans la rue sans stress. Un Afro-Américain attend le bus en répétant des mouvements de breakdance. Des grand-mères jouent aux cartes dans un Chinatown où tout est marqué en cantonais, parfois sans traduction anglaise. Dans le parc Dolores où les autochtones profitent de la vue sur la ville, une jeune femme vend des sucettes au cannabis en-dessous d’un panneau « Drug-free zone ». Un cycliste entièrement nu, à l’exception d’un carré de tissu transparent, aurait même été aperçu pédalant dans le quartier financier, d’après un témoin encore traumatisé par la scène.

Le quartier hippie de Haight-Ashbury.

Pour faire ses courses, on a le choix entre les supermarchés et les bodega, épiceries de quartier qu’on imagine mieux au Moyen-Orient que dans un pays occidental. La nourriture est peu variée en magasin, mais excellente dans les restaurants, qui proposent autant de cuisines traditionnelles que de créations culinaires dites « fusion ». « La Californie, c’est pas les États-Unis », sourit un autochtone. Dans un État économiquement plus puissant que la France et où flotte partout le drapeau à l’ours estampillé « république de Californie », la dissociation se ressent de plus en plus depuis l’élection de Donald Trump. Certains comparent même la relation entre la Californie et les États-Unis à celle entre Taïwan et la Chine – rien que ça.

La fac rebelle

En quittant San Francisco vers le nord, le train BART (Bay Area Rapid Transit) passe dans un tunnel sous la baie, avant de devenir aérien à l’entrée d’Oakland. Les maisons deviennent beaucoup plus modestes, et dans un des jardins, on voit un enclos à chèvres. Historiquement mal famée, Oakland fait figure d’une vraie ville avec des vrais gens, dont une importante population afro-américaine.

Le centre-ville d’Oakland est plus classieux que la périphérie.
Une porte de l’université de Berkeley.

Juste au nord d’Oakland se trouve Berkeley, l’alter ego rebelle de Stanford. Cette ville étudiante est un repère d’activistes et de hippies. Le campus, tout blanc, n’est peut-être pas très beau ; et le beffroi central, pas aussi grand ; mais les manifestations y sont assurées. Un rassemblement avec des drapeaux verts et des stands vendant des pin’s tantôt défend les droits des Afro-Américains, tantôt dénonce les armes à feu. Sur un flanc du campus s’alignent les maisons des fraternités : de belles bâtisses ornées des lettres grecques qui forment le nom de ces associations d’étudiants, quelque peu tapageuses. Les toilettes de la bibliothèque sont tapissées de graffitis avisés : « Dois-je m’inscrire à cette fac ? » « – Ne t’inflige pas ça à toi-même… »

Nous marchons un peu dans le campus. Sur le trottoir devant nos yeux, un cube à roulettes se balade tout seul. Alors que nous nous apprêtons à lui couper la route, il hésite, s’arrête, fait des bruits bizarres. À l’avant se trouve un écran où clignote un smiley. Un groupe d’étudiantes traverse la route. « Est-ce que c’est le nôtre ? C’est le nôtre ? ! C’est le nôtre ! ! ». Elles accourent autour de la boîte à roulettes et lui flashent un QR code. Lentement, le couvercle de la boîte s’ouvre. À l’intérieur, des sacs plastiques issus visiblement d’un restaurant asiatique. « Qu’est-ce que c’est ? » « C’est notre robot de livraison de nourriture ! ! ! »

En retournant dans la ville de Berkeley même, nous tombons sur une boutique dédiée exclusivement au Macintosh. Dans cette caverne d’Ali Baba pour nerds, des ordinateurs à la pomme de tous âges s’empilent et débordent de sous les présentoirs. Les plus grands succès d’Apple côtoient, ô malheur, ses tentatives les plus discutables en matière de design. Entre des Mac bleu électrique, en forme de lampe de bureau ou de grille-pain, une souris déguisée en palet de hockey se faufile sans éprouver le moindre ridicule. Le Cupertino des années 2000 en valait vraiment (pas) la peine.

Rencontre avec une célébrité

Une soirée très spéciale nous attend à San Francisco. Quelques blocs au sud de l’hôtel de ville, nous rentrons dans une petite galerie. Nous faisons signer notre nom sur la liste – nous sommes les premiers à arriver – et déambulons devant les tableaux, fusion de calligraphie arabe et d’art contemporain. Les autres invités viennent progressivement. Beaucoup sont transgenres ; les personnes trans sont très visibles dans la rue, y compris des adolescents.

Nous faisons connaissance avec Jackie, étudiante en sciences politiques de 21 ans qui travaille au parti démocrate. Autant dire « le parti », tellement les Républicains sont minoritaires sur la côte californienne ; Donald Trump n’a récolté que 3 % des voix dans plusieurs quartiers de San Francisco. La militante, qui est transgenre, nous parle de politique avant que la conversation ne parte sur la tech. « Je ne pense pas que Mark Zuckerberg pourrait être élu président. Il n’a pas assez conscience de sa propre image. »

Tout à coup débarque la star de la soirée. «  Ah, elle est là. C’est elle. Comment est-ce qu’on lui parle ? » Nous osons à peine regarder en direction de la jeune femme blonde, habillée en tailleur et bottines à plateforme cyberpunk. « Salut Chelsea ! », s’exclament les gens avant que la célèbre lanceuse d’alerte ne les prenne dans ses bras.

Chelsea Manning elle-même.

Les invités se placent à la queue leu leu pour poser des questions à Chelsea Manning et recevoir une accollade. Nous l’entendons se défendre après ses apparitions controversées auprès de milieux pro-Trump : « Ces gens [l’alt-right] ont tort. J’ai discuté avec eux, et maintenant j’en suis sûre. » Quand vient notre tour, nous lui demandons s’il est pire d’être surveillé par un gouvernement ou par une entreprise. « Ces deux formes de surveillance se complètent. Si ce n’est pas le public, c’est le privé, et vice versa. »

La soirée se poursuivra au théâtre situé derrière l’hôtel de ville. Quand la lanceuse d’alerte apparaît sur scène sous la voûte colorée, elle est accueillie par une standing ovation. Difficile de se rendre compte que c’est la même personne qui nous a serré dans ses bras trois quarts d’heure plus tôt. Lors de la conférence, Manning apparaît comme une personne très normale, visiblement stressée et hésitant à plusieurs reprises, mais dotée d’une claire répartie. Quand on lui parle de la ligne jaune à ne pas franchir dans la révélation de secrets gouvernementaux, elle répond que « c’est juste une ligne dans le sable… comme quand Sykes et Picot ont tracé la frontière entre l’Irak et la Syrie. » L’entretien d’une heure passe très vite.

Nous attendons Jackie à la sortie du bâtiment, mais elle s’est évaporée dans la nature. Le lendemain, elle nous textotera qu’elle est tombée sur le manager de Manning en sortant de la conférence. Après avoir discuté un peu, ils sont allés dîner dans un restaurant mexicain avec Chelsea Manning elle-même et quelques-uns de ses amis. Semble-t-il, la lanceuse d’alerte était sortie émotionnellement vidée de la conférence et n’a pas eu l’énergie de beaucoup parler pendant le repas.

Épilogue

Nous avons un rendez-vous dans le sud de la ville. Le BART nous emmène dans le quartier Mission, hispanophone et débordant de street art. C’est à la terrasse d’un café, près d’un parc, que nous retrouvons Dan Goodin, journaliste spécialisé dans la cybersécurité pour le site Ars Technica. Ce Floridien vit dans la Baie depuis les années 90, « une époque où il était encore envisageable pour un jeune de déménager à San Francisco comme ça ». « En Floride, n’importe qui peut s’acheter une arme », déplore-t-il.

Alors que nous sommes plongés dans des discussions sur la sécurité informatique, entre implications nord-coréennes et cybercriminalité, une notification tombe sur notre écran. Notre visage se fige, et nous balbutions dans un moment de flottement : « pardon d’interrompre la conversation, mais il vient d’y avoir une fusillade dans les locaux de YouTube ». Notre interlocuteur et nous passons les cinq minutes suivantes à regarder les informations sur nos téléphones, la mine sombre, hébétés dans un sentiment de surréalisme, osant à peine dire un mot.

Une des nombreuses fresques du quartier Mission.

YouTube est domicilé à San Mateo, à quinze minutes de train vers le sud, mais il y a bien quelques sièges de la tech à San Francisco. Non loin de la Maison Blanche miniature qui sert de mairie, les locaux de Twitter s’affichent avec leur grand panneau vertical au coin du bâtiment. Une petite horloge design se loge sous la mention « @twitter », et un grand oiseau bleu domine le building d’une rue adjacente. Un bloc plus loin sur la même avenue, Uber se cache dans une suite de bureaux où est notamment logé Square, la startup de payement fondée par le patron de Twitter Jack Dorsey. Si l’on n’ouvre pas les yeux pour les lettres U-B-E-R, cachée sous la pile d’autres logos, impossible de remarquer l’endroit.

Nous ne visiterons ni Twitter ni Uber, mais un autre acteur bien célèbre du Web, Wikimedia, nous ouvrira ses portes. Au quartier financier, parmi les buildings nous entrons dans la tour Montgomery One. Le hall, bien qu’épuré, semble digne d’un grand hôtel. À la réception, nous indiquons notre rendez-vous : le concierge appelle un ascenseur. Nous montons au seizième étage, que la firme en question occupe entièrement.

« Nous avons déménagé en août dernier, nous explique-t-on. Le loyer est cher, mais tout est cher dans cette ville. Et puis, on a une belle vue. On ne verrait rien dans la Silicon Valley. » Les quatres murs de l’étage sont transparents. Par tous les côtés, le panorama de gratte-ciels dorés est tout simplement grandiose. « Notre succès vient du fait que nous sommes réellement libres et ouverts. Quand vous prenez du logiciel open source, le code est ouvert mais le contenu que vous consommez avec ne l’est pas forcément. Nous, nous sommes véritablement libres. »

La vue par les baies vitrées.
Wikimedia se porte bien.

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