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Voyage au pays de la tech #3 : Cupertino, Apple-City, au royaume du fruit défendu

À la troisième étape de notre voyage dans la Californie des géants de la tech, nous prenons un bus jusqu'au fond de la vallée et arrivons à Cupertino, capitale d'Apple, où le poids de la firme semble presque surréaliste.

« Ra », est-il écrit au-dessus des portes du véhicule. Cela veut visiblement dire « sortie » en vietnamien. Au plafond du bus climatisé, les consignes de sécurité sont marquées en anglais, espagnol, chinois, vietnamien, tagalog (filipino) et coréen. Nous avons quitté la banlieue de San José, plus grande ville de la vallée et de la Baie. Son cœur est fait de grands bâtiments sereins et accueillants ; un ou deux miles plus loin, il faut parfois partager son abribus avec des toxicomanes. Depuis, notre bus express 323 direction De Anza College a filé plein ouest le long de Stevens Creek Boulevard, pendant une vingtaine de minutes, et vient de passer le pont sous l'autoroute Junipero Serra.

Difficile à dire si le premier signe d’arrivée à notre destination est l'apparence subitement belle des bâtiments, la pancarte « Welcome to Cupertino » postée entre les deux voies, ou, sur le bas-côté près d’un complexe de bureaux, un panneau frappé d’un logo bleu à la pomme.

La cité d'or rose

Le bus nous laisse à l’intersection entre Stevens Creek et De Anza. L’endroit est estampillé « Cupertino City Center », même si Cupertino a ceci d’étrange qu’il n’a pas de vrai centre-ville. Les lieux d’intérêt sont éparpillés dans une étrange impression de flottement : comme si la ville était vide, mais sans qu'elle ne vous laisse jamais sortir où que vous marchiez. Un ancien stagiaire d’Apple, affecté un été au quartier général, commente : « cette ville est tellement ennuyeuse que j’allais tous les week-ends chez un copain à San Francisco pour tenir le coup ».

Ce City Center est harmonieux et resplendissant. Même la petite station-service est agréable à l’œil avec ses petites tuiles. Les teintes « or rose » des bâtiments, fréquentes dans toute la région, semblent ici ressortir beaucoup plus qu'ailleurs. Même le gazon devant les maisons, dans les quartiers résidentiels, semble plus ostentatoire. Peut-être la mairie consacre-t-elle plus de budget à l’entretien public.

Économiquement, avant l’arrivée de la tech, la baie se divisait en deux : l’East Bay industrielle et la vallée agricole. On y faisait pousser des vergers, cultivant des pêches et des abricots. C’est ironiquement ici qu’est née la fruit company, nom de code par lequel les employés anglophones d’Apple désignent leur boîte en public pour éviter d’attirer trop l’attention. Par coïncidence, « fruit company » désignait aussi les terribles compagnies bananières américaines du milieu du XXe siècle, capables de destituer un dictateur par un coup de fil, et dont l’emprise sur certains pays d’Amérique centrale a valu à ces derniers la qualification de « républiques bananières ».

C’est l’heure du déjeuner. Avec une population comptant un tiers de Chinois et un quart d’Indiens, Cupertino est la ville la plus asiatique d’une vallée déjà bien cosmopolite. La baie a une présence cantonaise historique, mais le changement démographique s’est accentué dans les dernières décennies avec l’immigration de main-d’œuvre hautement qualifiée dans le secteur technologique.

Le bug infini

Pourtant, aux côtés de quelques autochtones d’âge moyen, la plupart des passants se trouvent être de jeunes blancs. Et quelque chose cloche avec eux. Ils viennent tous du nord de la ville, de l’autre côté de Stevens Creek, et y repartent avec des plats à emporter, comme des fourmis. Ils sont effusifs, à l’aise, AirPods aux oreilles et discutant à voix haute de choses probablement confidentielles — quoi qu'il serait difficile d'espionner une conversation entière sans marcher sur leurs talons. À leur poche pend le même badge blanc, sobre, avec leur photo en bas et le même logo en haut, de couleurs différentes. Presque tout le monde travaille chez Apple.

Ne sachant pas trop quoi manger à prix abordable, nous entrons dans un fast-food pour commander des tacos au poisson (verdict : la restauration rapide était bien meilleure à San José). En dégustant notre plat moyennement goûteux, nous regardons les autres clients : des employés d’Apple seraient suffisamment bien payés pour manger ailleurs, non ? Hélas, une bonne moitié d’entre eux laissent apparaître un badge à la pomme.

Nous faisons un petit kilomètre de marche vers le nord sur De Anza Boulevard. Malgré la largeur de la route, c'est ombragé et calme. Le bus jaune de l'école voisine passe doucement, devant une armoire électrique que les enfants ont recouverte d’une fresque fleurie prônant un « Cupertino plus vert ». Quelques personnes déambulent avec des MacBook à moitié ouverts sous le bras, comme s'ils étaient au milieu du campus de leur employeur. Apple a loué une telle surface de bureaux dans la ville que c'est un peu le cas. Contrairement à Mountain View, qu'une autoroute sépare du « quartier Google » de la North Bayshore, Cupertino semble colonisé jusqu'en son cœur par son géant de la tech.

Après avoir passé un ou deux autres bâtiments appartenant à la Pomme, nous arrivons au quartier général historique de la firme. L’entreprise a nommé ce campus « Infinite Loop » dans les années 80, alors qu’elle n’était qu’une « petite startup mignonne » plus versée dans la coolitude que dans le souci du détail. L’expression « infinite loop », « récursion infinie » en français, peut désigner au choix l’état indolent d’un serveur qui attend de recevoir une requête, ou un bug informatique causant le logiciel à geler sur place.

Mis à part l'emblématique entrée, c'est très moche.

Par contraste, le hall du campus est beau comme un Apple Store idéalisé. Étonnamment construit en largeur avec très peu de profondeur, ses vitres hâlées laissent apparaître le jardin. Au plafond, d'immenses bannières blanches affichent le dernier produit de la firme -- en l'occurrence un HomePod -- pour le plus grand régal des employés. C'est du moins ce que nous avons pu voir à travers la paroi étanche du contrôle des badges, avant que la réceptionniste nous indique poliment la porte.

Cap sur le vaisseau mère

Reclus derrière l’autoroute Junipero Serra, le coin nord-est de la ville est dominé par le parc Vallco, une ancienne réunion de fermes nommée d'après les initiales de leurs propriétaires. Sur son flanc sud se trouve un centre commercial du même nom, auparavant plein de vie, aujourd'hui mourant. Les promoteurs immobiliers veulent le raser pour en faire des bureaux, à la colère des habitants qui souffrent comme toute la région d’une sévère crise du logement. Pour aller à Vallco depuis Infinite Loop, il faut traverser un pont au-dessus de Junipero Serra et marcher un mile sur la limite avec Sunnyvale, ville au nord où se trouve notamment Yahoo. Passée l’église coréenne, un mur d’arbres se dresse au fond, couronné de lignes blanches.

Le premier sentiment suscité par la vue de l’Apple Park est la déception. On aurait imaginé voir le bâtiment à 5 milliards de dollars dans toute sa splendeur. Dans le monde entier, seuls la grande mosquée de la Mecque, deux centres commerciaux et une poignée d’usines et hangars prennent de plus grandes mensurations au sol que cet anneau de verre d’un demi-kilomètre de diamètre. Hélas, il est caché par une forêt artificielle, elle-même plantée sur une butte qui fait le tour du joyau. Une barrière étonnamment élégante, faite de poteaux gris verticaux, encercle la chose.

Le parc Vallco avait été entièrement rasé pour laisser place au dernier vœu de Steve Jobs. La ferme présente, classée au patrimoine, avait dû être démontée pour être reconstruite sur le flanc nord du parc. Un ingénieur en architecture rencontré à San Francisco déplorait l’Apple Park dans ces termes : « le but principal de l’architecture est que le bâtiment soit utilisable aussi longtemps que possible ; c’est-à-dire que d’autres puissent le réutiliser après que les premiers occupants soient partis. Avec l’Apple Park, ça va poser problème»

On ne voit donc entre les feuilles que cette espèce de mur bleuté, obscur, mais qui joue avec le cerveau. Quand on est à l’arrêt, la surface paraît rectiligne. Quand on bouge, la courbure ressort, donnant l’illusion que la forêt entière pivote doucement. C’est ce bâtiment-là qui mériterait d’être appelé Infinite Loop. Des reflets étranges apparaissent dans le verre, comme un escalier se perdant dans les nuages, ou d’autres structures suspendues.

Et puis on voit quelqu’un marcher à l’intérieur. Le bâtiment est entièrement transparent, laissant entrevoir tout ce qui se passe entre ses murs, comme un contrepied incroyable à la culture du secret d'Apple. L'édifice paraît tout à coup à taille humaine (il ne fait que quatre étages), modifiant encore notre perception des distances et se mettant presque à portée de main. Passé un moment d’extase esthétique, nous n’avons plus qu’une envie : être là-dedans, ce qui est évidemment impossible.

Sur le côté est du « vaisseau spatial », à la frontière avec les faubourgs de San José, c’est le centre de visiteurs. C'est un bel Apple Store à la sélection réduite, mais vendant aussi des goodies à la pomme. Les tee-shirts coûtent 40 dollars, bien au-dessus de notre budget, mais nous commettons l’erreur fatale de toucher le tissu. Il est tellement doux que l’on croirait caresser un nuage ! L’aura d’Apple a sévèrement altéré nos perceptions sensorielles.

Le vendeur, aguerri, s’immisce à ce moment de faiblesse et nous demande notre taille. Le temps que nous reprenions nos esprits, nous trouvons notre nouveau tee-shirt emballé dans une magnifique boîte blanche elle-même rangée dans un sac en papier breveté, avec un reçu dans notre boîte mail. Après tout, c’était juste le prix standard d’un tee-shirt de cette qualité dans une boutique hipster de San Francisco.

Le centre de visiteurs dispose d’un « Caffè Macs » où boire un verre. Des fontaines d’eau sont mises à disposition, mais nous ne trouvons les cartes nulle part. Celles-ci sont en fait bien cachées, joliment rangées les unes à côté des autres sur le comptoir, et ne ressemblent absolument pas à des feuilles de papier carton plastifiées. « Tenez, dit la serveuse en étant très très fière, c'est sur un iPad ! »Nous sommes désarçonnés de lire une liste de boissons sur un appareil aussi luxueux. Les prix sont dignes d’un quartier correct de Paris, mais nous finissons par boire un des meilleurs chocolats chauds de notre vie.

Une autre salle est occupée par une grande maquette de l'Apple Park. On nous donne des iPad pour y tester ARKit, la réalité augmentée sous iOS. La démonstration, limitée mais sympathique, permet d'admirer le campus et l'intérieur des bâtiments à divers moments de la journée. Parfait pour tous ceux qui ont été frustrés de ne pas pouvoir en pousser la porte.

Dans leur attitude, les employés ressemblent à des fans à qui on aurait donné un travail. Un utilisateur Android peut y sentir un choc culturel, si ce n'est une arrogance communautaire. Mais dès qu'on est en phase avec la culture de la pomme, cette sensation d'égalité avec les employés tranche avec ce qu'on peut ressentir chez Google, où on tend à être pris de haut. De façon contre-intuitive, Apple doit être le géant de la tech dont on trouve le plus facilement des employés ouverts au papotage : les vendeurs discutent abondamment, parfois même en cassant la com' de leur employeur.

À l’extérieur du centre de visiteurs, nous montons dans le bus 81 direction Mountain View. Sur son chemin, le bus fait le tour de l’Apple Park, passant juste en dessous de l’amphithéâtre Steve Jobs, puis devant la grande entrée véhicules sur le bord ouest du quartier général. C’est le seul endroit où on peut contempler le vaisseau spatial sans aucun arbre, et en vrai c’est assez disgracieux. Le bus s’enfonce ensuite dans les contreforts boisés des montagnes de Santa Cruz, à travers la localité tout ombragée de Loyola Heights. Les maisons prennent une apparence étrangement normale, et quand nous descendons dans l’agitation et la vivacité du centre-ville de Mountain View, la journée que nous avons passée à Cupertino semble s’être déroulée dans un étrange rêve.

Les pommes ont sans doute fermenté dans notre cerveau.