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Couvre-feu : vous ne pouvez pas faire dire ce que vous voulez à Orwell et 1984

Des citations fausses et des passages tronqués du roman de George Orwell circulent concernant les mesures restrictives face à la pandémie annoncées par Emmanuel Macron le 14 octobre. Une tromperie intellectuelle et culturelle.

« Couvre-feu. » Le mot est chargé. Il correspond à des situations exceptionnelles et à une restriction de liberté : celle de circuler comme on veut, où l'on veut, pendant une période donnée. Lorsqu'Emmanuel Macron a confirmé, ce mercredi 14 octobre 2020, qu'un couvre-feu allait être instauré dans plusieurs métropoles et en région parisienne, beaucoup ont dénoncé la mesure. Des critiques épidémiologiques et politiques ont rapidement fait surface. Un débat tout à fait légitime. Mais des politiques sont allés plus loin, en reprenant cette idée, présente aussi au moment du confinement, qu'il s'agirait d'une mesure autoritaire, voire totalitaire.

Pour appuyer cette version de la critique, nous avons vu émerger, sur les réseaux sociaux, des références au livre de George Orwell, 1984, ouvrage d'anticipation de référence qui décrit une dystopie future où tout est sous contrôle, même jusqu'à la pensée, et toute once de plaisir est réprimée. Le nom de l'auteur est même apparu au sommet des « tendances Twitter » françaises ce 15 octobre.

Cette utilisation pose un double problème :

Citation introuvable recherche auteur désespérément

Concernant les fausses citations, c'est Nicolas Dupont-Aignan qui en remporte la palme. L'homme politique a partagé ceci sur Twitter [mise à jour : il a dorénavant supprimé son tweet, voir copie d'écran plus bas] : « En dehors du travail, tout sera interdit... Marcher dans les rues, se distraire, chanter, danser... ». Malgré nos recherches dans différentes traductions du livre, nous n'avons pas pu identifier cette citation. Sur Reddit, des utilisateurs signalent avoir vu cette citation apparaître pour la première fois en anglais : « Everything other than working was forbidden: walking in the streets, having fun, singing, dancing, getting together, everything was forbidden... ». Et là encore, nous n'avons pas pu trouver trace de cette phrase dans le manuscrit en version originale. Cela semble donc être tout bonnement la traduction d'une fausse citation.

Par ailleurs, cette phrase ferait de toute façon tiquer n'importe qui ayant vraiment lu l'ouvrage dystopique 1984. Non seulement personne ne se souvient de son existence, mais elle ne sonne pas comme une description qu'Orwell utiliserait pour son régime. Rappelons par exemple cette scène où Winston est littéralement réveillé... par quelqu'un qui chante sous sa fenêtre. C'est un chant du régime, mais le fait est que chanter n'est donc pas en soi interdit, donc Orwell ne pouvait pas formuler les choses de cette façon spécifique (George Orwell utilise des formulations assez précises pour décrire son régime, puisque ce régime détournait le sens des mots).

Quoi qu'il en soit, la citation s'est pourtant répandue sur Twitter. Il est difficile de ne pas voir l'ironie de la chose, où une dystopie dans laquelle l'histoire est réécrite est utilisée de manière tronquée, pour servir un propos idéologique sur les événements présents... Un rapport à la vérité qui rappellerait plutôt le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley.

D'ailleurs, ce constat s'applique que l'on soit d'accord ou non avec la politique actuelle menée par le gouvernement : on peut être en désaccord, user d'arguments politiques, sociaux et scientifiques, sans utiliser des passages inexistants d'un roman dystopique de référence.

Tronquer un propos littéraire, c'est tromper

En réalité, le problème est que même les citations qui n'ont pas été entièrement faussées sont de toute façon tronquées dans leur partage. Le propos de George Orwell ne s'applique pas à une pandémie ni à un État de droit. Ce serait faire dire ce que l'on veut à une oeuvre littéraire, sans tenir compte de pourquoi et comment elle a été écrite, avec un but idéologique. N'est-ce pas là justement ce qui est dystopique ?

Il y a quelque chose d'absurde, mais aussi de malsain, à voir 1984 être utilisé dans le contexte actuel. Le régime décrit par Orwell était une dénonciation des régimes totalitaires qui ont terrorisé l'humanité au XXe siècle. Évidemment, comme souvent en littérature d'anticipation, il est tout à fait possible d'en extraire des propos pertinents pour l'appliquer aux évolutions -- et dérives -- de notre société (nous parlions récemment dans Numerama de la pertinence de 1984 à notre époque). Mais une application à ce contexte de pandémie est une grave erreur, à plusieurs égards.

Dans un régime totalitaire, l'État de droit est inexistant. Les régimes nazis et staliniens réfutaient le principe juridique même, ayant tous deux entrepris de réduire le cadre légal comme peau de chagrin afin de soumettre le pays au principe de l'arbitraire. Inversement, dans un État de droit comme la France actuelle, même les restrictions de liberté sont elles-mêmes encadrées par la loi. Le couvre-feu ne pouvait être déclenché qu'à partir du moment où l'état d'urgence était le cadre légal déclaré. Et l'état d'urgence, qui permet de déroger à la liberté de circuler, est lui-même régi et limité juridiquement. À cet aspect légal, ajoutons la spécificité du contexte : une pandémie. Il s'agit d'un état d'urgence sanitaire face à la saturation croissante des hôpitaux en pleine deuxième vague.

Dans 1984, il n'y a aucun virus qui circule, ni État de droit. L'annihilation de la curiosité, de la joie de vivre à laquelle fait référence Orwell ; la prédominance des émotions de terreur ; l'interdiction de toute contestation et de toute diversité ; les restrictions liberticides sont le fruit d'un régime qui instaure une destruction automatisée et systématique de la pensée, de la dignité humaine et de la liberté. Cela ne s'applique pas à une pandémie, où les mesures sont là pour sauver des vies et soulager le personnel soignant.

Critiquer les mesures restrictives et de gestion de la crise n'est évidemment pas un problème. Au contraire, il y a beaucoup à dire, et la critique peut être aussi bien politique que scientifique -- nous vous avions par exemple parlé du fiasco de StopCovid ou de la gestion catastrophique des tests sérologiques rapides. En revanche, l'utilisation tronquée et largement réutilisée d'un roman dystopique est problématique. Et elle le sera toujours, dans n'importe quel contexte, puisque déformer un tel propos est faire acte de tromperie idéologique et culturelle. Répéter 62 400 fois un mensonge pour tenter d'en faire une vérité est dystopique.