Remis sur le devant de la scène, le porno amateur semble encore surprendre. Pourtant, à l'heure des smartphones et des plateformes, nous sommes tous un peu acteurs porno.

La semaine passée, le web d’extrême droite faisait mine de s’outrer sur le cas Usul. Le YouTubeur trentenaire avait été aperçu sur un site de porno amateur. Sous l’effet d’une déflagration, les internautes ont mimé l’étonnement (à des fins idéologiques) alors qu’à l’heure des smartphones, nous sommes tous à deux poignées de main d’un acteur porno du dimanche.

Leurs parents ont eu Jacquie et Michel  ; leurs enfants millennialisés vont de cams en snaps. Et contrairement à Sabine, quinqua, qui regrette dans l’Obs son expérience avec le leader du porno amateur français (« Notre couple allait mal, alors on s’était lancé ce défi. C’était un jeu entre nous, qui s’est retourné contre nous  »), les plus jeunes ont trouvé sur les réseaux sociaux et sur les sites de cam des moyens d’être leurs propres producteurs et réalisateurs, reprenant les rênes du jeu amateur.

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CC Maurizio Pesce

Ils ont entre vingt et trente ans, sont aussi gays qu’hétéros, et viennent de tous les milieux. À condition de les connaître un peu, ils ne rougissent pas en expliquant leur occupation : « Ça m’arrive de snaper des sextapes à des potes  ». À côté de moi, un de ces jeunes amateurs reçoit une notification, un fugace coït à la verticale sur son smartphone. La vie de ces jeunes est rythmée par ces démonstrations : excitantes, furtives et rarement sophistiquées — elles sont au porno ce que le selfie est au portrait.

Plutôt Snap que studio

Le choix des formats est autant un prolongement d’une vie (réseau) sociale bien remplie, qu’un moyen d’assouvir un fantasme vidéographique sans passer par les structures traditionnelles du porno amateur. Benjamin, 22 ans, a lui connu les deux mondes : celui des contrats, de la rémunération et de la diffusion numérique dans le petit univers du porno amateur. Il avait alors 18 ans, « à peine », et besoin d’arrondir ses fins de mois : « J’avais besoin d’argent, c’est peu payé, mais c’était ma motivation pour passer le cap. Je suis arrivé sur place, tout était prêt, le contrat comme le plateau.  ». Il signe. It’s a wrap.

Aujourd’hui, cet assistant responsable en hôtellerie est traversé de regrets. Cette unique expérience à la frontière de l’amateurisme et du pro n’est pas une fierté. Il dit : « Je suis sur Internet pour je ne sais combien de temps, (le jeune homme a renoncé à tous ses droits pendant le tournage), n’importe qui peut la voir, me reconnaître. Je travaille dans un monde où je croise énormément de personnes alors la discrétion maintenant, j’y tiens.  » C’est toutefois trop tard pour revenir sur cette expérience.

CC. Jaymantri

Mais le jeune homme, qui rappelle avoir été contraint par le besoin de trouver de l’argent facilement et rapidement («  des factures à payer : je venais d’avoir un accident de voiture  ») n’est pas pour autant mal à l’aise avec la pratique. Le fond du problème, c’était la diffusion. Aujourd’hui, comme ses nombreux congénères, il continue de filmer, mais en petit comité. Sa technique, c’est celle du « sans visage  » : les corps s’animent, décapités par le cadre.

Aucune raison pour lui, comme pour Émilien, de se priver d’un souvenir qui a autant, voire plus, d’intérêt qu’une photo de vacances. « Ça me rappelle des bons moments dit-il, et je trouve ça excitant de pouvoir ensuite se branler sur une vidéo de soi  ». C’est également une proof of concept  : avec ces vidéos, ses partenaires savent à quoi ils s’en tiennent.

« Le reach de ma queue »

Moins secret sur le regard qu’il pose sur son corps, Émilien distingue lui aussi différents modèles : celui du pseudo porno amateur, en condition de tournage, celui de l’influenceur porno, qui partage son intimité « en public, par exemple en story, sur Snapchat  » et l’occasionnel qui ne fait que dans l’interpersonnel. Il est, comme nombreux de nos intervenants, de cette dernière catégorie.

Sur Snapchat, « une app où normalement tu montres ta gueule en train de te faire chier à tes potes  », il envoie quelques vidéos de ses ébats à un public choisi. Contrairement aux influenceurs, il dit n’être pas intéressé par « le reach de sa queue ». Après les nudes, photographies génitales qui ont rendu le sexto photogénique, les micro-sextapes éphémères prennent le relais de la mise en scène des corps. Émilien, comme Benjamin, réserve sa production à des éventuels partenaires sexuels, et à ses propres besoins. Mathieu, étudiant, n’est pas différent. Il est néanmoins plus jeune et a commencé plus tôt.

CC. Dibyajyoti Kabi

À 16 ans, il se voit filmer pour la première fois. Rien ne le surprend déjà plus. Il se souvient : « C’était dans le feu de l’action. J’ai accepté en imposant deux conditions : ne pas être reconnaissable et qu’il s’engage à ne pas publier. Encore aujourd’hui, la vidéo traîne dans ses fichiers. Il concède, c‘était avant tout une curiosité un peu narcissique : je ressemble à quoi quand je suce ?  » Une idée qui revient souvent chez nos jeunes acteurs masculins. Émilien raille : «  À défaut de s’aimer soi-même on tente de se faire aimer des autres  ».

Un modèle économique d’indépendants

Au fil de nos entretiens, le phénomène apparaît circonscrit à un milieu gay très urbain, même si socialement pluriel. Pourtant, les femmes hétéros ne sont pas en reste. Marion nous parlera ainsi de sa démarche qu’elle inscrit dans un féminisme libérateur : elle parle d’un slogan « porn-yes  » en contraste avec le « por-no ». Une distinction que la jeune femme met en avant pour invoquer l’importance d’une émancipation, non rémunérée. Toutefois, selon Stephen, alias Desgonzo, rédacteur en chef duTag Parfait, le mouvement est en marche sur tous les marchés sexuels depuis la fin des années 2000 et surtout galvanisé par l’argent.

« Il y a plus d’indépendants que d’acteurs porno »

Il évoque une « uberisation du milieu porno  » qui aurait pris son importance en dehors des seuls cercles exhibitionnistes grâce à la puissance des plateformes. Ces dernières, comme PornHub et Chaturbate, ont donné à des milliers d’amateurs des outils pour gagner de l’argent, facilement, en quelques caresses devant leur webcam. Sur PornHub, le journaliste rappelle que les revenus publicitaires sont partagés, quand sur Chaturbate, les téléspectateurs paient pour voir.

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CC Tom Morris

Chaturbate, un site de cam, a par exemple fourni de l’activité à OllyPlum, compagne du YouTubeur Usul qui a remis sur le tapis ce sujet. Son compagnon, toujours versé dans la pensée critique, détaille par ailleurs auprès du Tag Parfait : « Pornhub, c’est comme Youtube, c’est une multinationale, inquiétante à bien des égards, mais on fait avec les outils qu’on a.  »

Le vidéaste a compris les enjeux que soulève Stephen auprès de Numerama : c’est un mouvement économique qui semble se produire avec la désintermédiation forte du porno. De PornHub à Snapchat.

Le rédacteur en chef tranche : « Il y a aujourd’hui plus d’indépendants que d’acteurs porno  ». Mais à l’instar de la société, ils sont divers, forgés par leurs fantasmes et leurs convictions : tantôt à la recherche d’argent, de féminisme décomplexé, ou plus simplement d’un cruising nouvelle génération. Avec pour seul point commun, une puissante culture de l’outil au service du corps. Un outil qui les rend tous acteurs sans que le phénomène soit vraiment nouveau. Desgonzo rappelle : « C’est peut-être plus simple qu’à l’époque du caméscope, mais je suis certain que si, au XVIIe siècle, nous avions eu les mêmes outils, nous aurions eu les mêmes résultats.  »

Les prénoms ont été changés.

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