Commentaires : « Je viens pour apprendre à envoyer des mails » : reportage auprès de ceux qui veulent sortir de l'illectronisme

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« Je viens pour apprendre à envoyer des mails. Parce que je vis en foyer, et là-bas, tout risque d’être volé, même le courrier. Alors que grâce à internet, je pourrais parler avec mes proches. » Ali Bardi a une belle barbe blanche, les yeux rieurs, et 74 ans au compteur. Il est venu d’Aubervilliers ce jeudi matin pour assister au quatrième cours de la session d’initiation à l’informatique que propose Emmaüs Connect dans son centre de Saint-Denis. Au programme des deux….

Par Mathilde Saliou
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Médiateur numérique dans les Hautes-Alpes, je suis attentivement les articles sur les personnes les plus éloignées du numérique.

Le fonctionnement de mes ateliers et permanences d’accompagnement à l’e-administration est très différent des propositions d’Emmaüs Connect.

Avant tout, aucune inscription est nécessaire. Je souhaite laisser la place aux imprévus pour les usagers (absence, maladie, droit de ne pas avoir envie de venir…). Et surtout, je ne suis pas prof, mais animateur d’éducation populaire.

Pour les ateliers, il me semblait indispensable d’avoir une trame pédagogique, des exercices bien ficelés. Mais, je constate que ce n’est pas les yeux sur l’écran que les débutants apprennent le plus. Leurs attentes tournent plus autour de la compréhension de l’univers internet que sur l’usage précis. C’est devenu un temps sans écrans, avec un grand tableau effaçable à sec, plein de dessins, d’explications, de répétition, de vocabulaire. Les peurs liées à la non-connaissance du fonctionnement économique d’internet se dissipent, et l’usage des écrans devient responsable, citoyen et maîtrisé. Et la pratique des outils ne dure plus qu’une heure. Je ferai l’impasse sur la création de liens sociaux et les questions du vivre ensemble…

Les permanences, elles, viennent montrer les limites de l’accessibilité aux démarches en ligne. Ergonomie des sites, différentes méthodes de connexion, explication de l’identité pivot de FranceConnect. C’est aussi une mission proche de celle d’un travailleur social. L’intimité des situations personnelles, l’urgence et la panique, l’incompréhension face à des réponses de l’administration, je vis cela 2 a-m par semaine.

Il manque un dernier élément à tout cela : la génération des 25-50 ans. J’en fais partie, et à moins d’avoir été intéressé, passionné, initié, ces “adultes-parents” sont souvent utilisateurs d’outils numériques, au travail, et en loisirs. Mais nous n’avons jamais été formés au web 2.0, à la fin de l’anonymat, à l’explosion de la surexposition des vies privées sur les réseaux sociaux, aux dérives du tout partagé et des questions autour données personnelles. Cette génération se trouve opposée à ses propres enfants, qui bien souvent, comprennent et maîtrisent mieux les outils que les parents. La posture parentale, un peu caricaturée, se résume en 2 situations :

  • Na maîtrisant pas 'outil, je préfère faire l’autruche sur les usages de mes enfants/ados
  • Avec tout ce que je lis sur internet et les dérives, je contrôle, espionne et interdis. C’est plus sûr !

Il existe donc bien de l’illectronisme, mais celui-ci me semble moins inquiétant que l’usage d’un outil dont on ne connaît pas le fonctionnement : donnez une perceuse à quelqu’un sans lui donner les consignes de sécurité ;-), il pourrait se prendre pour un dentiste.