La tuerie de Charlottesville pose, dans un contexte singulier depuis l'élection de Donald Trump, de nombreuses questions morales et politiques quant au traitement des groupes néo-nazis et suprémacistes sur le web. De nombreuses plateformes se tournent vers une approche radicale, proche de celle qu'elles adoptent avec les cellules djihadistes.

Avant même que la manifestation de Charlottesville débute, le web se posait déjà des questions sur l’acceptation ou non des groupes néonazis sur différentes plateformes.

Nous écrivions par exemple qu’Airbnb a exclu, avant la tenue de la rencontre raciste, tous les membres liés à l’événement. La startup argumentait alors qu’elle ne voulait pas exposer ses hôtes à des visiteurs ne respectant pas sa charte de vivre ensemble. Et malgré les critiques, Airbnb a tenu bon : les nazis ne sont plus les bienvenus chez vous.

Mais si le plus grand loueur d’appartements du monde a dû gérer ce problème avant les autres, c’est, prosaïquement, parce qu’il est tributaire de la relation qui s’installe entre ses hôtes et ses clients. Pour des plateformes comme Facebook ou Reddit, le sujet est plus lointain et plus abstrait : les nazis ne sont pas confrontés « IRL » à leurs utilisateurs, ce qui implique que leur offrir une voix au chapitre n’est pas aussi embarrassant que pour Airbnb.

Mais Charlottesville pose le problème sous un angle nouveau : dès lors que ces groupes sont considérés comme meurtriers et terroristes, le précédent créé par les terroristes djihadistes imposerait de nouvelles actions contre ces groupes sur les plateformes.

Héberger des néonazis, ça vous chante ?

La réalité est plus complexe. Si certains ont pris l’affaire de Virginie en exemple pour se montrer plus durs, un relativisme persiste. La première compagnie à avoir pris une décision forte a été GoDaddy, un hébergeur américain qui comptait parmi ses clients le Daily Stormer, publication américaine raciste venue en soutien à Charlottesville.

L’hébergeur a donné 24 heures au site néonazi pour trouver un nouvel hôte. Constatant un manquement à ses conditions d’utilisation, la société a mis sa menace à exécution. Le site qui publiait un article immonde sur Heather Heyer, militante de 32 ans tuée par un jeune nazi, a également été boudé par Google. La firme a refusé l’enregistrement sur Google Domains du site venu soutenir les terroristes suprémacistes. En conséquence, le Daily Stormer a fait ses valises pour s’aventurer dans les profondeurs du dark web où ses lecteurs devront utiliser Tor pour lire des horreurs.

Les réseaux sociaux ne sont pas en reste non plus : Facebook et Reddit revendiquent la suppression de « groupes de la haine ». À CNet, Reddit explique ainsi avoir enfin supprimé le sujet /r/Physical_Removal qui comme son nom l’indique était réservé à l’incitation au meurtre. Les membres de cette sous-section avaient notamment appelé à la mort de toutes les personnes liées à CNN (sic) et certains sujets allaient jusqu’à reprendre la défense de la solution finale du IIIe Reich. Reddit héberge de nombreuses sous-sections considérées comme néonazies et suprémacistes : l’opportunisme de cette décision peut interpeller, mais la société tenait là un exemple qui ne prête pas au débat.

Facebook a procédé de la même manière, en supprimant par ailleurs sa propre version de Physical Removal, mais aussi en désactivant la page de la marche d’extrême-droite, et supprimé l’ensemble des liens conduisant à l’immonde article du Daily Stormer. La société rappelle qu’elle ne tient pas ses opinions politiques pour responsable de ces suppressions, mais bien le manquement à la charte concernant les contenus du réseau social.

Il est important de remarquer que ces interventions, notamment pour GoDaddy et Reddit, ont été inspirées par des utilisateurs excédés par le laxisme des plateformes. Sur le forum Reddit, les internautes ont été jusqu’à s’organiser collectivement pour demander la suppression des appels aux meurtres à la direction du site.

Comme somme saisis dans une ambiguïté, le néonazisme et le suprémacisme sont des victimes tardives de la modération des grands du web. La maladresse de Donald Trump lorsqu’il s’agit de condamner des groupes meurtriers et haineux est finalement révélatrice du malaise conceptuel qu’il règne dans la société américaine face à l’ambivalence de ces groupes qui préfèrent se revendiquer de l’alt-right. Leur discours saupoudré de confusions quant à la liberté d’expression et de dénonciation du politiquement correct ont bien eu un effet sur l’opinion publique. Pourtant, personne ne tolérerait ces arguments pour n’importe quel autre groupe terroriste.

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