Alors que le régulateur des télécoms américains (FCC) s'apprête à revenir sur la neutralité du net, la bataille de l'opinion publique donne lieu à des dérives. Entre les nombreux messages postés par des bots et l'usurpation d'identité de personnes vivantes ou décédées pour poster des messages de soutien à la réforme, la consultation de la FCC perd en légitimité.

Aux États-Unis, la bataille en cours autour de la neutralité du net se joue désormais à l’aide de bots spammeurs et de citoyens décédés. Ce principe, qui garantit un traitement égal de tout le trafic sur le web, sans limitation ou interférence de tout ordre selon les services consultés ou l’abonnement des internautes, interdit par exemple de faire payer plus cher les internautes qui souhaiteraient en contrepartie s’offrir un débit plus rapide sur Netflix ou Spotify.

Alors que la FCC (Federal Communications Commission), le régulateur américain des télécoms, a entamé, le 18 mai 2017, le début du détricotage de la neutralité du net en revenant par deux voix contre une sur la décision de 2015 obligeant les FAI à traiter de manière égale tous les services en ligne, le texte peut encore être modifié, au fil des prochains mois.

Il s’appuiera notamment pour ce faire — s’il le souhaite — sur des consultations publiques : les citoyens américains, premiers concernés par cette initiative, sont invités à exprimer, depuis avril 2017, leur avis sur cette réforme anti-neutralité du net, intitulée « Restaurer la liberté d’Internet ». Les commentaires — on en dénombre déjà plus de 2,5 millions –seront pris en compte jusqu’au 16 août. Ensuite, la FCC finira par trancher sur la teneur définitive du texte.

Mais si cette démarche consultative est louable, sa légitimité est faussée par la multiplication de dérives bien visibles sur la nature ou l’origine des commentaires postés sur le site de la FCC. C’est ce que dénoncent 14 citoyens américains dans une lettre en date du jeudi 25 mai adressée à son nouveau président, Ajit Pai, notoirement hostile à la neutralité du net : ils affirment que leur identité a été utilisée sans leur accord pour poster des messages hostiles à la neutralité du net alors qu’ils y sont souvent eux-mêmes favorables. Le groupe demandel’ouverture d’une enquête sur cette usurpation d’identité.

FCC ajit pai
Ajit Pai, président de la FCC.

Au moins 500 000 commentaires de bots

Si les adresses jointes à leurs commentaires frauduleux sont souvent non actualisées, deux des noms utilisés sont carrément ceux de personnes récemment décédées… ce qui laisse peu de doute sur l’usage frauduleux d’identité opéré alors que d’autres victimes de ce phénomène affirment ne même pas savoir ce qu’est la neutralité du net. La lettre va à l’essentiel : «  Bien qu’il soit préférable pour vous d’ignorer [ce phénomène], vu qu’il est favorable à votre position, nous ne pouvons accepter que la FCC poursuive un débat public d’une telle importance sans enquêter comme il se doit sur cette attaque connue. »

Cette dérive est dénoncée par le collectif Fight for the Future, engagé dans la défense des libertés sur le web, qui a aussi lancé une plateforme dédiée pour permettre aux citoyens américains, en saisissant simplement leur nom, de savoir si leur identité a été détournée : « Quelqu’un a posté près d’un demi-million de commentaires anti-neutralité du net auprès de la FCC, dont la majorité semble complètement fausse — à base de noms et d’adresses volés. Cela doit faire l’objet d’une enquête et d’un arrêt immédiat. » La FCC reste silencieuse pour l’instant.

En outre, au moins 500 000 commentaires hostiles à la neutralité du net portent les traces d’une rédaction par un bot, comme en atteste le contenu identique de chaque commentaire. Celui-ci semble être un copier-coller d’un communiqué de presse de 2010 signé du Center for Individual Freedom, un groupe conservateur anti-neutralité du net.

john oliver neutralité net
Les défenseurs de la neutralité du net se font aussi entendre

Toutefois, on trouve aussi des commentaires identiques de soutien à la neutralité du net, qui alternent entre différents messages, plutôt courts, tels que « S’il vous plaît, sauvez Internet des grandes entreprises. Tom Wheeler [le précédent président de la FCC, favorable à la neutralité du net] avait raison. Maintenez la nouvelle neutralité » (venus d’Allemagne) ou encore « Laissez la neutralité du net tranquille. La vitesse d’Internet ne devrait pas être à vendre […] » , qui ont pour autre point commun d’être postés depuis l’Allemagne.

Début mai, la FCC a affirmé avoir fait l’objet de plusieurs attaques par déni de service (DDoS) juste après la diffusion de l’émission satirique hebdomadaire Last Week Tonight, où l’animateur John Oliver appelait le public à poster de nombreux messages sur le site de la FCC pour s’opposer à sa réforme.

Mais les défenseurs de la neutralité du net n’ont pas tardé à exprimer leurs doutes sur la réalité d’une telle attaque au moment précis où de nombreux internautes se connectaient pour faire connaître leur avis.

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L’un des commentaires identiques, venus d’Allemagne, en faveur de la neutralité du net

Un lobby anti-neutralité du net impliqué ?

Reste une question : qui est à l’origine de la dernière campagne de commentaires, favorable à la mesure anti-neutralité du net de la FCC, et donc particulièrement profitable aux intérêts des grandes entreprises de télécom ? Pourrait-il s’agir de ces entreprises elles-mêmes ou de prestataires recrutés pour ne pas être tracés ? À moins qu’il s’agisse du lobby American Commitment, qui s’était fait remarquer en 2014 pour son recours à des mails trompeurs visant à récolter des messages hostiles à la neutralité du net.

Le phénomène pose aussi la question de la récupération de ces données personnelles. L’enquête potentielle doit encore le déterminer mais il semblerait d’ores et déjà qu’une partie d’entre elles provienne de documents gouvernementaux dérobés lors de différentes cyberattaques perpétrées au cours des dernières années.

À en croire Evan Greer, directeur de campagne de Fight for the Future cité par Motherboard, le genre de plaintes cité dans la lettre se dénombre en réalité par centaines, bien au-delà des 14 signataires. Mais le groupe n’a pas encore eu l’occasion de vérifier leur véracité. Un prérequis indispensable pour ajouter de nombreux signataires au courrier de protestation initiale : « Cette lettre a été rédigée très rapidement avec les personnes furieuses d’avoir vu leur identité utilisée : elles voulaient réagir immédiatement. Nous continuerons d’ajouter des signataires à la lettre au fil des retours de personnes dont nous avons pu nous assurer que leur nom et leur adresse ont été utilisés pour déposer un commentaire anti-neutralité du net trompeur sans leur accord ».

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