Il est rare d'avoir de l'affection pour une entreprise. Et pourtant, nous en avons pour HTC, ce grand taïwanais au destin tragique qui a construit le marché actuel de la téléphonie mobile en s'érigeant comme l'artisan de sa propre chute.

Je me souviens de ma première confrontation avec la marque HTC : c’était autour de 2009 et il s’agissait d’une immense publicité pour un smartphone sous Windows Mobile. Je crois me souvenir qu’on l’appelait alors HTC Touch. La marque affichait ses trois lettres comme le futur de la téléphonie mobile, alliant une sorte de mystique et un goût du luxe prononcé. Mécaniquement, alors que je n’avais jamais eu de smartphone moi-même, j’associais HTC à l’intouchable, à la société qui tirait les codes de l’informatique mobile du futur — loin devant BlackBerry que je trouvais déjà ringard et Apple que je n’avais pas vu arriver.

Et puis est venue la première confrontation avec un vrai smartphone HTC. L’argument que cette amie me présentait était imparable : il embarquait Microsoft Office et pouvait ouvrir et éditer des fichiers .doc ou .xls. Son stylet en faisait un outil de productivité largement supérieur à mon téléphone candybar, en plus de lui donner un accès à internet (mais curieusement, dans mon esprit de l’époque, cela passait après Office). J’imaginais déjà l’océan des possibles et je jalousais secrètement les possesseurs de ceux qu’on commençait à appeler doucement à appeler des smartphones.

HTC Touch HD

Le jour où Android a commencé à se développer en version commerciale et grand public, c’est encore HTC qui s’est imposé à moi. On s’en souvient peu, mais c’est ce Taiwanais qui a pris le risque, deux fois d’affilée, de produire des androphones quand le monde entier pensait encore que la guerre se jouerait entre BlackBerry et Windows Mobile — et éventuellement un petit troisième nommé Apple. Le G1, nommé HTC Dream, embarquait un Android conçu pour être utilisé avec un clavier physique. Le G2, HTC Magic, était, lui, le véritable concurrent de l’iPhone d’alors, jouant sur la même gamme de prix — et vendu comme tel par les opérateurs qui détenaient complètement le marché de la téléphonie.

Il s’avère que le HTC Magic est aussi mon premier vrai smartphone. C’est cet engin imparfait qui m’a amené vers la téléphonie « intelligente » et qui, pour le coup, ringardisait alors sans mal la concurrence, d’un blanc narquois avec sa petite bille centrale qui était présentée comme un summum d’ergonomie (j’ai pu dire que je n’arriverais jamais à m’en passer…). À cette époque, HTC faisait des choix de design et d’expérience utilisateur marqués et intelligents, tout comme la marque n’a pas hésité à sortir de l’obscurité par le haut de gamme avec ses nombreuses et à donner un bon coup d’étrier à Android.

Si on simplifie à l’extrême l’histoire telle qu’elle s’est déroulée, on peut même dire que sans HTC, Android n’aurait jamais existé. Certes, un autre constructeur aurait pu travailler avec Google à ce moment crucial de l’histoire de l’OS mobile, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. 

HTC Magic

Tout cela sans même évoquer la suite. La suite, c’est le Nexus One — le premier smartphone en partenariat officiel avec Google, vendu par Google, construit par HTC. C’est aussi mon deuxième smartphone et il faut reconnaître que le Taïwanais, avec l’aide de Mountain View, avait su mettre les petits plats dans les grands. Le Nexus One n’avait qu’un but : montrer qu’Android pouvait rivaliser sur tous les fronts avec iOS qui commençait à s’imposer.

Dans un écrin haut de gamme et sans compromis au niveau des caractéristiques, l’OS de Google a vraiment séduit avec cette machine. HTC n’a pas manqué son rendez-vous avec l’histoire de la téléphonie grand public et a permis à Android d’avoir un standard : désormais, impossible pour un constructeur de faire moins qu’un Nexus One — ou qu’un HTC Desire, son clone moins nerd embarquant l’interface HTC Sense.

Nexus One

C’est peut-être, d’ailleurs, le pivot pour HTC et pour tout le marché du smartphone. Avec Google, le Taïwanais a fait son chef d’œuvre et a ridiculisé la concurrence qui n’avait alors que deux options : mourir ou lutter. Pour HTC, cela aurait été probablement qu’elle s’écrase. Mais cela ne s’est pas passé comme cela et on sait que Samsung a mis les bouchées doubles pour lancer sa gamme Galaxy S, croquant les parts de marché de tout le monde en parvenant à dépasser chaque année le standard Google. D’autres ont suivi — Sony, Acer, Asus, LG, puis Huawei, OnePlus, Xiaomi etc. pour ne citer qu’eux — et HTC s’est fondu dans la masse.

Ceux qui ont suivi de près la firme se souviennent de grands moments d’excellence et des tentatives audacieuses — le HTC Hero, le HTC HD2 vendu sous Windows Mobile mais sur lequel on pouvait installer Android (et Ubuntu), le HTC Wildfire qui a conceptualisé le smartphone entrée de gamme… bref, HTC a continué, pendant un temps, à consolider son savoir faire et sa marque.

HTC Touch HD 2

À vrai dire, on ne sait pas trop quand a eu lieu le tournant, le moment de panique qui a fait perdre ses moyens au constructeur. On se souvient de smartphones qui ramaient de manière indécente à cause d’un Sense mal optimisé. On se souvient d’un HTC Evo 3D qui proposait… une interface en 3D sur un écran 3D donnant mal au crâne. On se souvient de la débâcle UltraPixel mise en avant sur le HTC One et vendue comme une révolution pour prendre des photos de nuit et qui s’avérait être mauvaise de nuit comme de jour.

On se souvient des itérations de cette gamme One, qui bougeait un détail d’une année sur l’autre sans voir que le monde avançait. On se souvient des innovations liées au processus de traitement de la coque des smartphones leur permettant d’avoir des couleurs uniques (probablement avec des composants military grade dans la présentation). On se souvient de HTC Sense devenu obsolète par rapport à Android stock et du rétropédalage de HTC pour rapprocher sa version d’un Android « pur ».

HTC Evo 3D

On se souvient des absurdités ergonomiques de ces dernières années qui n’ont jamais percé — ce mini-écran par-dessus l’écran ou ce smartphone tout juste présenté qui amène comme révolution sur le marché la possibilité de le compresser entre ses mains et trois assistants vocaux, histoire de bien perdre l’utilisateur. On se souvient enfin d’un HTC qui ne se remet pas d’être devenu un constructeur de smartphones de seconde zone et qui vend toujours ses smartphones au prix du très haut de gamme de la concurrence — soit, à chaque fois, plus de 700 €.

Et pourtant, la marque ne cesse pas de briller, comme une étoile filante qu’on aperçoit quelques secondes et qui finit par s’abimer en cours de route. Signe des temps qui changent, aujourd’hui, HTC est plus connu pour son Vive que pour ses smartphones. Avec Valve, le Taïwanais a produit la meilleure expérience de réalité virtuelle de l’histoire de la technologie. Le HTC Vive est un produit merveilleux, en avance sur son temps et qui pousse encore et toujours la technologie à aller plus loin — en témoignent nos dernières expériences au MWC où nous avons découvert un casque changé et incroyablement immersif grâce à de nombreux add-ons, un coup de cœur renouvelé et mérité.

HTC Vive

HTC a également eu sa nouvelle heure de gloire grâce à Google, en construisant le Pixel, un smartphone qui n’est malheureusement pas sorti en France mais qui a été plébiscité par la presse anglophone. Une expérience Android pure, un smartphone haut de gamme, des composants excellents, des exclusivités (Assistant), un design reconnaissable entre mille… tant d’années après le Nexus One, HTC signait un nouvel objet de luxe sans compromis.

Le rapport entre ces deux derniers objets parfaitement iconiques et en plein dans leur époque ? Ils ont été conçus en partenariat avec une autre marque. Comme si HTC avait perdu sa fibre innovante mais restait le maitre de l’exécution que l’on a connu il y a quelques années. Alors peut-être que les smartphones maison ne sont que des sursauts pour montrer à des partenaires que la marque existe toujours, afin qu’ils puissent penser à elle le moment venu. Peut-être que HTC sait qu’il est impossible de convaincre avec un smartphone à 700 € qui se démarque de la concurrence par sa capacité à être pressé.

Google Pixel

Ce matin, l’un de ses amis a demandé à Corentin ce qu’il faisait alors qu’il était en train d’écrire la prise en main du HTC U11. Entendant le nom de la marque, cet ami a répondu : « C’est quoi HTC ?  ». Une question anodine mais qui résume à elle seule l’itinéraire de ce grand de l’électronique taïwanaise : peut-être qu’au fond, HTC lutte pour éviter l’oubli qui transformerait la marque en marque blanche. Mais cette lutte va-t-elle dans le bon sens ? Jusqu’à preuve du contraire, le monde a autant besoin d’excellentes idées que de partenaires technologiques de confiance. HTC n’a plus les premières, mais a maintes fois prouvé qu’il faisait partie des seconds.

Partager sur les réseaux sociaux