Donald Olson a passé ces quinze dernières années à utiliser son savoir scientifique et à coder des programmes pour résoudre les mystères des beaux-arts, de l'Histoire ou de la littérature. Découvrez le passionnant métier du premier détective céleste

C’est un jour de 1985 qu’un collègue de la faculté d’anglais de la Texas State University est venu voir Donald Olson pour lui poser une question qu’un astronome ne doit pas souvent entendre dans sa carrière. Le chercheur en littérature avait en effet un problème avec un passage de The Franklin’s Tale, l’une des histoires qu’on retrouve dans les fameuses Canterbury Tales de Chaucer et il voulait l’éclairer des lumières de la science.

Le climax du conte est un passage dans lequel l’auteur décrit les phases et les positions de la Lune et de la marée au large des côtes bretonnes. Le style précis, complexe et sophistiqué n’a pas manqué de troubler l’expert : avait-il pris un verre de chouchen de trop et pioché des mots au hasard pour donner une couleur réaliste a son passage ? Ou bien était-on en face d’une description scientifique et précise d’un panorama astronomique et météorologique ?

Claude_Monet,_Impression,_soleil_levant,_1872
Impression, soleil levant
Claude Monet

Piqué dans sa curiosité et grand amateur d’art, Olson n’a pas chômé. Il a écrit un programme informatique pour calculer les positions de la Lune qui lui a permis de découvrir qu’il y avait bien eu, dans le XIVe siècle où se passe l’histoire, un événement naturel lié à la marée qui correspondait à la description de Chaucer. L’écriture de The Franklin’s Tale avait donc bien été précédée d’un travail rigoureux de recherche et d’observation et devenait un document à valeur scientifique.

C’est ainsi que Donald Olson devenait le premier détective céleste de l’histoire : « Après avoir travaillé sur l’astronomie dans la littérature et l’astronomie dans l’histoire, je me suis demandé avec quoi je pourrais continuer et la première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est un tableau de Van Gogh. J’y ai vu une nouvelle opportunité de combiner la science et l’art. », nous raconte-t-il depuis le Texas.

Et depuis cette intuition, le professeur a travaillé sur plusieurs dizaines d’énigmes qui impliquent l’astronomie. Avec ses collègues, il explore la littérature, l’Histoire, la peinture ou encore la photographie pour faire dire aux œuvres ce que leurs étoiles, leur lune ou leurs marées cachent. Les critiques se sont longtemps disputés sur l’année de création d’Impression, soleil levant de Monet, ne pouvant décider s’il s’agissait d’une œuvre de 1872 ou de 1873. Olson, lui, a pu dater le tableau à la minute près : c’est le 13 novembre 1872 à 7 heures 35 que le peintre a pu observer les traits de peinture qu’il a posés sur sur son œuvre.

Une ombre sur l’Histoire

Et le patriote américain aimerait que la fameuse photo d’Alfred Eisenstaedt, montrant un marin embrassant une passante sur Times Square soit une manifestation de la joie après l’annonce de la victoire des Alliés en 1945. Il n’en est rien : un calcul précis de la position du soleil permet à Olson d’affirmer avec certitude que l’ombre projetée sur un immeuble ne peut avoir cette apparence qu’à 17 heures 51. Soit plus d’une heure avant l’annonce de la fin de la Seconde guerre mondiale.

Si ce dernier défi a pris plus de 4 ans a être résolu, c’est qu’Olson a dû écumer une montagne de cartes postales pour trouver des vues précises des buildings entourant Times Square à cette époque. Mais la plupart du temps, le scientifique procède en deux étapes : d’abord, l’observation sur place pour voir ce que l’artiste a pu voir. C’est à cette occasion qu’il a plusieurs fois écumé la France, seul ou avec des étudiants.

Percer le mystère de la célèbre photo d'Eisenstadt
Percer le mystère de la célèbre photo d’Eisenstadt

Pourquoi la France plus qu’un autre pays ? « C’est une bonne question. Mais je pense que c’est parce que les peintres du XIXe et du début du XXe, français ou qui ont travaillé en France, sont extrêmement appréciés aux États-Unis. Côté histoire militaire, je pense que c’est parce que notre pays est lié au vôtre, depuis au moins Lafayette et puis nous avons combattu deux Guerres Mondiales côte à côte…  », nous explique-t-il.

Avant de poursuivre : « Quand nous sommes allés en France avec des étudiants de notre département de physique, nous sommes allés à Sainte-Mère-L’Église pour travailler sur le débarquement en Normandie. C’est l’endroit où les parachutistes se sont posés vers 1 heure du matin… et l’un de nos lieux favoris. Ce qui était important lors de cet assaut des forces Alliées, c’était encore une fois la lumière de la Lune et le niveau des marées. Un moment important de l’histoire militaire qui a beaucoup reposé sur l’astronomie  ». À tel point que nos outils lui sont devenus familiers.

En plus des programmes développés à l’université, comme un logiciel qui permet de calculer la marée dans chaque port du monde à n’importe quel moment de l’Histoire, Olson utilise le calculateur du Service Hydrographique et Océanographique de la Marine. « Il est vraiment excellent et si mes calculs tombent sur les mêmes résultats que les leurs, je peux supposer qu’ils sont justes  », affirme-t-il. L’autre ressource française, infiniment précieuse, c’est la méticulosité de Météo France dans son travail d’archive.

Pour décoder Impression, soleil levant, Olson a pu retrouver en ligne des scans d’observations météorologiques qui datent de plus d’un siècle et « en particulier, les observations d’un météorologue au Havre qui a observé le temps, la force du vent, la direction du vent, l’état de l’horizon et la mer ». De quoi croiser les sources et vérifier les informations avec des données de première main.

Anniversaire céleste

Quand il peut, Olson publie ses résultats lors des « anniversaires célestes ». Ce sont les périodes de l’année où les lecteurs peuvent observer le même ciel que les artistes, pour peu qu’ils se trouvent au même endroit. Une manière d’ancrer son travail dans le présent et de mettre ses contemporains face au caractère cyclique du temps : « Nous aimons publier un article sur Van Gogh un mois pendant lequel les lecteurs pourront regarder le ciel comme Van Gogh l’avait vu. 

Le meilleur exemple, c’est quand nous avons daté les photographies d’Ansel Adams qu’il avait prises dans le parc des Yosemite. Nous les avons publiées le mois où nous avons pu dire : “si vous allez dans les Yosemite, à l’endroit où était Adams, vous pourrez voir la Lune monter dans le ciel de la même manière, à la même position, au-dessus de la même montagne au même moment de la nuit.” Vous aviez le même ciel qu’en 1948. Nous avons publié l’article et 400 personnes se sont déplacées pour l’observer et prendre leur propre photo, en hommage au travail d’Adams. Oui, c’était un bon anniversaire céleste. »

Yosemite Ansel Adams
Yosemite
Ansel Adams

S’il travaille aujourd’hui sur l’œuvre d’un autre Français, l’astronome Messier qui observait les étoiles depuis une pièce de l’actuel Musée de Cluny, à Paris, c’est un tableau qu’Olson espère pouvoir un jour décrypter : la Nuit étoilée de Van Gogh. « On distingue bien la Lune à droite, Vénus au centre et on pense que le ciel qui se tord est inspiré des planches du grand vulgarisateur Camille Flammarion qui a représenté des galaxies spirale. Avec tous ces éléments, nous avons l’impression de savoir où nous allons… mais en fait, ce n’est pas le cas.

La dizaine d’étoiles qui forment la constellation restent un mystère. Les gens me demandent souvent si je peux comprendre toutes les peintures… pas du tout : seulement les tableaux que nous nommons des « cas convaincants où l’artiste a pu voir des événements réels ». J’ai dû regarder La Nuit Étoilée des centaines d’heures et avoir des dizaines d’intuitions… sans succès.  »

Peut-être n’est-ce alors qu’un subtil pied-de-nez de l’artiste à la science : un ciel assez précis pour susciter le désir de découverte mais tellement réinterprété par l’imagination qu’il brise toute tentative d’élucidation. L’enthousiasme d’Olson au bout de la ligne m’indique qu’il n’est pas prêt d’abandonner.

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