Sur LinkedIn, le réseau social des professionnels, les publications d'entrepreneurs à la gloire de leur méthode de travail ou de leur efficacité record se multiplient. Derrière ce phénomène, on trouve aussi bien des startupers on ne peut plus sérieux que des comptes parodiques, qui mettent le doigt sur ce mélange d'anglicisme au vocable très précis.

Ça y est. Les Français en ont ras la casquette du « parler startup  ». Nous ne comptons plus les articles et billets d’humeur qui tancent, au nom de la francophonie, du bon sens ou tout simplement de la politique, la linguistique exotique des startupers.

Il faut dire qu’au cours de la dernière décennie ces très petites entreprises (TPE) financées par des investissements privés ont reçu toutes les attentions et tous les louanges, quitte à faire des envieux. Les politiques n’avaient que des mots doux à la bouche pour ces jeunes biberonnés à l’ordinateur et fraichement diplômés des meilleures écoles de commerce, incarnant l’avenir de la nation.

la linguistique exotique des startupers

Mais à l’instar du modèle allemand qui finit par souffrir de l’emphase qu’on lui accordait, le modèle startup épuise, révulse et exaspère une partie croissante de la population française.

Pour notre part, une publication LinkedIn — comme il en existe des dizaines sur la plateforme — a fini par nous amener à interroger franchement ce parler startup et le mode de vie qu’il sous-tend. Un éloge familial, public, signé par une entrepreneuse et intitulé « Le jour où mon fils de 12 ans est devenu entrepreneur ».

« Ses premiers mots étaient « cash flow » avant de dire Maman »

Le 21 novembre, sur le réseau social pour professionnels, l’entrepreneuse écrit, à propos de son fils Paul, «  entrepreneur à 12 ans  » : « Ses premiers mots étaient ‘cash flow’ avant de dire Maman  ». Dans la foulée, cette prêtresse de la transformation digitale explique en quoi un telle particularité serait la preuve du génie de sa progéniture…

Trop gros, le message ne passe pas. La toile y va de son ironie habituelle et les réactions ne se font pas attendre : Europe 1 signe même un billet sur le sujet. En fin de compte, la jeune maman préférera effacer sa publication « car [elle] a déclenché des interprétations trop loin de l’esprit de départ  ».

Contactée, l’entrepreneuse ne souhaite pas répondre à nos questions. Néanmoins, nous avons ouvert là une porte qui n’est pas près de se refermer : LinkedIn fourmille de messages du même acabit. Au point, qu’un certain Nathanaël Minutes a trompé un certain nombre d’internautes en reprenant les exotiques habitudes des startupers, tel qu’ils s’exposent publiquement sur LinkedIn, pour mieux les parodier.

Capture d’écran Numerama

« Travailler sain »

Il y a quelques jours, le fameux Nathanaël, qui se présente comme un idea shaper (« esquisseur d’idées »), relate un prétendu entretien d’embauche avec un candidat : «  Il me dit : ‘Je suis un peu en avance, pouvez-vous m’aider à m’asseoir ?’. Incroyable. Il était en mobilité réduite et avait monté seul les 12 étages jusqu’à notre level. Je demande pourquoi, il répond : ‘Si demain l’ascenseur ne fonctionne plus je dois pouvoir me rendre au travail.’ J’étais abasourdi. Sa motivation dépassait la mienne et l’entendement. Entretien over.  »

C’est très gros, mais le vocable est là, les anglicismes aussi : le piège du farceur derrière le profil parodique se referme. M. Lanoiselée, qui répondra en commentaire qu’il aimerait obtenir des « brainfood  » de la part de M. Minutes en rigole encore lorsqu’il nous explique : « C’est un troll, ce mec fait ça pour se moquer de tous les gens à fond. Moi, ça m’amuse ces entrepreneurs qui sont dans cette forme d’exubérance.  »

C’est un troll, il se moque à fond de ces gens

Désormais, même le petit milieu parisien des startups se moque de ses propres dérives. Pour Guillaume Lanoiselée, designer friand de ces profils ostensiblement passionnés par leur travail, il faut y lire une nouvelle forme de glorification personnelle. « Dans un monde obsédé par le corps sain, la nourriture saine, il fallait un ‘travailler sain’ qui s’affiche  » juge-t-il.

Ainsi, LinkedIn serait l’Instagram des mordus de boulot, qui en font des caisses pour nous convaincre de leurs réussites. « Aujourd’hui, en trois semaines tu peux lancer une entreprise, se reconvertir est un désir généralisé, il y a une effervescence autour des succès, même relatifs  » concède cet entrepreneur plus pudique que d’autres.

Le Numa, autre incubateur parisien / Numa

Performance, motivation et enthousiasme obligatoire font recette. Tout cela serait-il si nuisible en fin de compte ? Des critiques politiques peuvent bien émerger face à ce discours clairement stakhanoviste, mais l’apparente honnêteté et les bonnes intentions de ces entrepreneurs qui vivent la vie au rythme de morning routines surréalistes entamées dès 5 heures du matin ne devraient-elles pas nous séduire ?

Ces jeunes gens dynamiques adeptes d’un quotidien bien réglé et dopée à la bonne humeur agacent mais leur team building et leurs attentions vaguement éthiques à leurs lieux de travail peuvent attendrir. Même s’ils nous font souvent l’effet inverse, comme lorsque Gregory Logan, sorte de coach pour entreprises, écrit : « Pour avoir des employés heureux, il suffit de mettre un baby-foot dans la cafétéria.  »

Confronté à notre vision du travail, jamais détachée de son étymologie latine tripalium — instrument de torture –, le choc des cultures est grand avec ceux qui, au micro de Guillaume Meurice, se définissent comme les « punks de 2017 ».

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